Par Goupil Lettré

Quand la communication municipale lyonnaise supplée à l’action, on peut espérer – au moins – qu’elle soit de qualité. Eh bien même pas… A commencer par la langue. Bien sûr, on ne peut contester à cette communication les vertus hilarantes du comique qui s’ignore. Mais est-ce bien son rôle ? Décodage immédiat, dans ce chapitre 4, d’une conférence-débat dont je ne suis pas près de me remettre…

Oui, je sais, j’ai une mine de déterré. C’est que j’ai suivi intégralement sur lyon.fr – moi – la conférence-débat « La ville a-t-elle un genre ?« , organisée par la municipalité lyonnaise. Vous pouvez me dire merci. Mais je vous préviens : je ne ferai pas ça tous les jours…

Tout de suite, j’essaie d’être participatif ; je m’interroge : « la ville a-t-elle un genre » ? A première vue, je répondrais : féminin ; on dit « la » ville et non « le » ville, sauf peut-être notre chère Jane. Mais on l’aime aussi pour ça. A deuxième vue, j’ajouterais : le genre de plus en plus petits bras, pousse-mégot et grosses sandales…

Or donc, ce soir-là, le maire de Lyon en personne introduit le propos. Doucettement. Mais non sans fermeté sur le fond : grosso modo et en substance, « vous allez voir ce que vous allez voir et à partir de dorénavant, ça ne sera plus comme d’habitude« . Et de conclure son intro : « il faut chausser les lunettes du genre« . Comme la tour du Crédit lyonnais à qui la Ville de Lyon, dans sa campagne de communication sur le thème, a fait chausser une paire… sous la ceinture. Très bon genre, comme l’a montré Jean-Marc Requien sur cette antenne.

Adjointe à l’égalité et organisatrice de la soirée, Florence Delaunay, enchaine avec brio : « quelle genre de ville voulons-nous ? Les Lyonnais ont répondu par leurs suffrages » (et par leur abstention de 60 %)… « Nos villes sont conçues comme des espaces de compétition pour que les hommes s’affrontent et s’imposent« . C’est sûr, ça ? Admettons. Et alors ? Alors surgit Raphaël Michaud : « nous allons concevoir une ville pour toutes et tous… Ainsi, il y aura plus de bancs, plus de boîtes à livres, plus de parcs à trottinettes« . Comme ça, ça va, c’est raisonnable comme dépenses… Mais c’est pour plus tard, lors de sa conclusion, que l’adjoint à l’urbanisme nous en réserve une belle… Patientons.

C’est beau, un ville, le nuit…

Car voici que la meneuse de jeu nous annonce la montée des marches par la guest-star du jour, une certaine Corinne Luxembourg, « maîtresse de conférence habilitée à diriger des recherches en géographie à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris La Villette« . Là, tu te dis : attention, ça va être du lourd ! En effet, c’en est. Ses premiers mots sont : « Du coup…« . Et te voilà en confiance : Mme Luxembourg maîtrise la nov-langue. Voire la nov-vertlangue. Arpentant depuis des lustres, avec escales et assistance d’accord mais quand même, les terres lointaines de Gennevilliers (92), elle incarne, un rien blasée, la globe trotteuse qui a beaucoup bourlingué : « le genre est une construction sociale« . Prends ça !

« Au 19e siècle, on a fait des usines« . Exact. « Pour une main d’œuvre essentiellement masculine« . Ah bon ? Et les dames qui trimaient dans les filatures ? Et celles qui poussaient les wagonnets dans les mines ? « Après, les usines ont fait place à des centres commerciaux » (excusez Corinne, elle fait de la géo, vous ne pouvez pas lui demander en plus de faire de l’histoire…), centres commerciaux dont chacun sait qu’ils sont conçus pour que les hommes attendent sur le parking… Stop flash-back et remontée vers l’époque contemporaine… »Du coup  » (re-sic) « on a fait des déambulations nocturnes dans Gennevilliers (vous ne voyez pas le rapport ?, rassurez-vous, moi non plus) et demandé aux gens : et pour vous la ville, c’est comment ? » Oui, c’est comment la ville pour vous ?  » On a un peu la trouille de sortir le soir « , ont dit les dames… « Non, mais en contournant la question sécuritaire car on sait bien, leur précise Mme Luxembourg, que la majorité des violences aux femmes se font à domicile« . Ah bon.

Mais alors de quoi on parle ? « De comment concilier genre et préservation de la biodiversité ?« . Ah ! Vous auriez pu le dire tout de suite… Elle essaie de nous montrer un dessin sur l’écran de 165 de diagonale mis à sa disposition mais « zut !, il est trop petit » (le dessin). De fait, on ne voit rien. Maîtresse de conférence, Mme Luxembourg ne l’est pas encore dans l’art de l’illustrer ; ça viendra. Je résume : là où il faut renforcer l’éclairage pour diminuer le « sentiment » d’insécurité, installons des lampadaires qui éclairent vers le bas. Afin que les oiseaux n’aient pas la sensation qu’il fait jour la nuit. Du temps où la terre était plate, avant juin 2020, certains maires non-écolos y avaient déjà pensé en généralisant les lampadaires avec abat-jour. Mais ça, ce n’est pas la chose à dire en ce moment à l’Hôtel de Ville…

En revanche, un expert en rénovation urbaine vient expliquer qu’à la Duchère, « à la suite de questionnements de femmes, on va aménager une nouvelle aire de jeu qu’elles pourront surveiller sans l’aide des grands frères« . Qui seront ainsi libres de vaquer… On voulait des exemples concrets, en voilà un. Sachons l’apprécier, il y en aura peu d’autres… On enchaîne avec Camille Martinez qui, depuis quatre ans, creuse sa thèse « Mise en politique du genre dans les politiques d’aménagement ». Elle en déduit principalement qu’il faut « éclairer dans la ville ce qui est imposé par la domination masculine« . Applaudissements. Portée par cet élan de soutien, Camille ajoute, plus démonstrative : « la non-mixité existe dans l’espace public, voyez les salles de musculation, hein ? Il y a encore des résistances… Autre exemple : un groupe de percussions féminin, eh bien ça surprend encore les hommes« . Et là, j’avoue, je suis scié.

Et plus concrètement ?

Non sans courage, un sociologue de l’agence d’urbanisme de la Métropole prend le micro. « Quand on travaille comme moi sur les études urbaines, la dimension du genre ne va pas de soi « . On compatit. « On a créé des binômes d’enquêteurs mixtes, veillé à la parité des interrogé.e.s et rédigé le rapport en écriture inclusive. Une démarche militante« . C’est toujours ça. Et quel genre… d’aménagements en est-il ressorti ? Le rapport ne le dit pas. Pas à nous, en tout cas.

Cela va faire plus de deux heures que le compteur tourne quand on nous annonce la remise des prix du cercle de Zaha (du nom d’une architecte spécialisée dans le dégenrage). Un concours d’idées a été lancé pour l’aménagement de la future place Jean-Jaurès (7e), le projet devant impérativement être envisagé « au prisme du genre« . Cinq lauréats. Chacun s’exprime, illustre son propos par un plan illisible. Trois échappent à mes neurones, deux sont vaguement explicités. On y vient.

Deuxième prix – Penser la cour, penser la place – à un jeune collectif trop long à épeler dont la jurée Valérie Colomb salue avec enthousiasme  » le geste artistique radical (une fresque au sol, j’imagine) : une nana par laquelle on peut entrer par le sexe « . Bravo les filles ! Voilà qui célèbre avec goût l’égalité des genres et la dignité de la femme. Après cela, évidemment, tout devient un peu terne… De fait, le premier prix est décerné à deux autres jeunes architectes, Estelle et Camille Guiraud, pour leur projet Les flux équilibrés ; le jury s’explique : « le champ des possibles est très ouvert, il ne contraint pas les usages, l’espace est en lien avec les rues environnantes, pas de remplissage superflu » (merci pour les copains). Bref, ce projet de place, c’est une place. On a bien fait de lancer un concours…

Un bon coup de skate dans un genou arthritique

Arrive la fin de la fin (après trois heures et quinze minutes). On conclut que la prise en compte du genre dans les études d’aménagement permet de répondre à des questions qu’on ne se pose pas (sic). Il m’avait semblé, aussi. Qu’avec les budgets genrés (dont nous aurons sûrement l’occasion de conférencer), ce concept va transformer la ville.

Concluant les conclusions, Raphaël Michaud (qui avait introduit l’introduction) remonte sur le praticable. Ses objectifs urbanistiques sont les mêmes que ceux déjà égrenés. Mais c’est sur la méthode qu’il se singularise : « le genre, on s’en fiche« . Et vlan ! Ça c’est de la graine de bâtisseur qui n’hésite pas à casser la cabane de ses camarades. « L’important, c’est qu’il y ait un plaisir à aller dans la ville, une ville pour toutes et tous ; par exemple, la ville sans marches favorise la déambulation des seniors tout en profitant aussi aux glisses urbaines« … Ben voyons. Un bon coup se skate-board dans un genou arthritique, rien de tel pour rapprocher les générations dans la bonne humeur…

N’empêche, si j’avais dû organiser cette conférence-débat, je crois que je m’y serais pris autrement. D’abord, je me serais dit : il faut convaincre des non-convaincus. C’est à cela que sert la communication. « Mesdames et (surtout) Messieurs, nous allons vous montrer que la prise en compte du genre peut déboucher sur des aménagements concrets inédits de l’espace public. Commençons donc par présenter les 5 projets conçus pour la place Jean-Jaurès. Dix minutes par équipe avec un plan lisible, une maquette numérique en volume (à la portée d’un atelier informatique de MJC) et quelques zooms sur des détails significatifs. Ensuite, nous donnerons la parole à des théoriciens spécialisés dans la théorie, à des thésards aux longs cours, à des rédacteurs de rapports pour fonds de tiroirs et nous répondrons aux questions que vous ne vous posez pas. Mais au moins, vous sortirez de là avec cinq idées précises. Ce sera pour une autre fois.

Pastèque d’honneur

Éminemment symbolique des écolos alliés à l’extrême-gauche – vert à l’extérieur, rouge à l’intérieur – la pastèque, par son élégance et sa finesse, matérialise avec éclat l’hommage que, désormais, je me dois de rendre à l’intervenant.e le.la plus innovant.e dans le champ fécond de la nov-vertlangue municipale. Aujourd’hui, la Pastèque d’honneur est attribuée à Coline Sevaut, de l’association Filaction, pour son intervention lors de la conférence-débat « La ville a-t-elle un genre ? ». A propos des œuvres d’art dans l’espace public, elle évoque : « l’effarante disparité de la place faite aux femmes dans l’impuissantement des imaginaires commun qu’est la culture ». D’accord, cette première Pastèque met la barre très haut. Mais je ne suis pas inquiet. Les ressources de la nov-vertlangue municipale semblent inépuisables.