La tribune libre de Justin Calixte. En paraphrasant Enrico Macias, je pourrais chanter : « Ah ! Qu’elle était jolie la Guille quand j’étais p’tit »… La Guille ! C’est ainsi que l’on appelait la Guillotière, quartier éminemment populaire qui pratiquait la mixité sans le savoir. « Français de souche », italiens, espagnols et arabes vivaient plutôt harmonieusement.

Si la bourgeoisie était installée principalement à proximité du quai Claude Bernard ou dans les beaux immeubles de l’avenue Jean-Jaurès, il était courant qu’elle cohabite avec le reste de la population. Dans les années 50/60, on trouvait dans le même immeuble des familles de commerçants, de fonctionnaires, d’ouvriers, de cadres moyens, d’artisans et même de chefs d’entreprise…

Les riverains de la place du Pond subissent chaque jour ce sordide spectacle – Photo La Guillotière en colère

Les enfants jouaient ensemble sur les paliers de la montée d’escalier et se retrouvaient chez l’un ou chez l’autre pour faire leurs devoirs. On allait voir la télé chez le voisin qui en possédait déjà une. Les familles monoparentales n’existaient pratiquement pas. Les seules étaient la conséquence des décès de la guerre. Le divorce était plus que rare. Les riches n’étaient pas très riches et les pauvres tellement nombreux que l’on n’en avait pas conscience.

Les commerces de proximité abondaient. À titre d’exemple, la petite place Jules Guesde regroupait une pharmacie, une boulangerie-pâtisserie, un photographe, une quincaillerie, un fleuriste, un poissonnier, un tripier, un boucher, un charcutier, deux épiciers. Excusez du peu. Il n’y avait qu’un seul petit café.

Depuis les années 2000, le quartier c’est boboïsé, le commerce de proximité a été remplacé par des bistrots ou restos branchouilles. Aujourd’hui, on peut dire : « Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es », À l’époque, ce n’était pas le cas.

Aujourd’hui, la Guillotière s’est non seulement boboïsée mais aussi ghettoïsée et certains coins n’ont plus rien à envier aux quartiers dits sensibles de la périphérie lyonnaise.

Abandonné par la mairie écologiste, le quartier est devenu une zone de non droit. Les riverains et commerçants déplorent l’absence en continu des policiers municipaux et nationaux – Photo Préfecture du Rhône

La place du Pont, mais pas que, étant le plus abominable exemple. Cette place du Pont, devenue place Gabriel Péri, cette place où trônait le Prisunic et où une flopée de camelots persuasifs me fascinaient, je l’ai bien connue puisque j’ai habité ce quartier de 1950 à 1966.

J’ai traversé ce lieu des milliers de fois pour me rendre à l’annexe Saxe du lycée Ampère ou chez les louveteaux de la paroisse Saint Louis ou encore en fréquentant les cinémas comme le Cinémonde ou le Gloria quand je délaissais l’impressionnante salle du Comoedia.

De 1969 à 1973, mes bureaux étant situés rue Auguste Lacroix derrière l’ex-Eldorado, je me garais rue Paul Bert tous les jours. Je n’ai jamais éprouvé la moindre peur, excepté peut-être au début des années 60 quand les luttes de pouvoir entre le FLN et le MNA engendraient des fusillades qui obligeaient les commissariats à se protéger derrière des sacs de sable.

Le quartier et son marché clandestin sont devenus une déchetterie à ciel ouvert – Photo Fred Poirieux

Aujourd’hui, j’hésite à deux fois avant d’emprunter le cours de la Liberté ou la rue de Marseille et je ne me risquerais plus rue Moncey ou rue Paul Bert. Pour tout dire, mon ex-quartier m’est devenu étranger. Étranger ! C’est le mot.

Et je crains que les calamiteuses élections municipales de 2020 où les abstentionnistes irresponsables ont propulsé à la tête de la métropole et de la ville une cohorte d’idéologues mal élus (l’ultra gauche verte fait comme si elle n’était pas ultra minoritaire à Lyon) ne permettent avant longtemps de retrouver ma Guille d’antan.