Par Marc Polisson

Il l’avait voulu ainsi. C’est en l’église de Montchat et sous la protection de Notre Dame de Bon Secours, devant une assemblée essentiellement composée de franc maçons… que l’ancien maire du 8ème a fait ses adieux aux Lyonnais entouré d’une douzaine de porte-drapeaux.

Et depuis le balcon du ciel, cette truculente figure du radicalisme maçonnique a dû beaucoup rire de l’ultime pied de nez fait à ses copains de loge GO obligés de s’incliner devant son cercueil à l’intérieur d’une église catholique. Sous le regard de Dieu, les frangins Gabriel Paillasson, Yvon Deschamps, Jean-Jacques Billon, et autres vénérables pas vraiment du genre « grenouilles de bénitier » ont été accueillis de façon très diplomate par le père Christian Delorme en tant « qu’adhérents à d’autres philosophies » sic. Une situation exceptionnelle, intimement liée « au syncrétisme de la capitale des Gaules, où Marie et Marianne ne s’opposent pas » a rappelé Frédéric Barthet.

Au premier rang, tout près de son épouse Irène, de ses fils Thierry, Christian et de ses petits-enfants, Mélodie, Audrey et Richard, se tiennent les ténors du pouvoir temporel : le maire de Lyon, Georges Képénékian, le président de la Métropole David Kimelfeld, un brin nerveux, la conseillère municipale Catherine Panassier, mais également le général Pierre Chavancy, gouverneur militaire de Lyon. Dans les travées, son compatriote de Thizy l’ancien sénateur et président du Conseil général Michel Mercier côtoie les maires Denis Broliquier (2ème) et Christian Coulon (8ème). Gérard Collomb, retenu par ses obligations à Paris, a envoyé une belle gerbe au nom du Ministère de l’Intérieur.

La diplomatie de la chaise vide

Parmi les 400 personnes venues se recueillir en cette grise matinée de novembre, d’anciens compagnons d’arme ou adversaires politiques  à la retraite comme Marc Fraysse, Anne-Marie Comparini, André Gerin, Patrick Huguet, Claude Chabot, Jean-Dominique Durand, Nicole Bargoin, Christian Barthélemy, Jean Flacher, mais aussi l’écrivain Jacques Bruyas, le journaliste Christian Dybich, le photographe Mario Gurrieri, l’aérostier Frank Béjat et le communicant Philippe Vorburger, non loin d’Henri Junique. Et oui, avoir usé ses fonds de culotte sur les bancs du parti radical, ça crée des liens.

En revanche aucun consul – même honoraire – pour saluer leur collègue du Sénégal ! Dont la proximité avec le président Abdoulaye Wade était exceptionnelle. Seule Béryl Maillard (Saint Domingue), représentait le corps consulaire lyonnais… « Ils ne devaient pas savoir qu’il y avait un cocktail à la mairie du 8ème après la cérémonie ! » tacle un observateur avisé des mondanités lyonnaises, dans une saillie qui aurait ravi l’ami Robert ! Car son humour était aussi légendaire que son coup de fourchette, a rappelé le journaliste Florent Dessus au cours de son hommage très fleuri où, décence oblige, il a omis de nous conter les 400 coups faits ensemble au Sénégal et ailleurs… Nous lui laissons la parole :

L’hommage de Florent Dessus

« Y a pas à barguigner, faut vieillir ou mourir jeune. Robert n’a hélas pas eu le choix.

« C’est l’esprit qui mène le monde, et non l’intelligence» a écrit Antoine de Saint Exupéry, l’un de tes auteurs favoris. Mais toi Robert, c’est avant tout l’amour qui a conduit ta vie.

Celui que tu as eu en partage avec Irène, ta moitié, ton double, ta muse. Un couple fusionnel depuis la maternelle. L’amour de tes fils Thierry et Christian, de tes petits-enfants. L’amour de ton prochain.

Car Robert, ton engagement dans la vie publique, dans la vie associative ne s’explique que parce que tu as toujours aimé les gens, que tu as toujours eu, chevillés au corps, le devoir de servir, le sens de l’intérêt général et la volonté du partage.

Souvent dans la lumière des projecteurs, à battre les estrades, tu as toujours servi de nobles causes dans la discrétion, comme par exemple en donnant ton sang autant que tu l’as pu.

Tu as aimé la politique au sens noble du terme, celui de la vie de la cité. Bien qu’ayant suivi une solide formation de comptable, tu n’as jamais compté ni ton temps ni ta peine.

La marmite politique tu es tombé dedans dès ton plus jeune âge allant jusqu’à falsifier ta carte d’identité pour adhérer au parti Radical 2 ans avant la majorité requise. Mais tu n’as jamais confondu civisme et guerre civile. L’éclectisme de tes amitiés radicales et républicaines le démontrant à l’envie.

Champion du Cheval d’arçon tu en as désarçonné plus d’un en te revendiquant franc maçon. Tu ne t’es jamais caché derrière ton petit doigt, pas plus que tu n’as laissé ce dernier sur la couture du pantalon, toujours prompt à lever le poing de la colère tant que de besoin mais surtout à tendre la main.

Tu nous parlais avec vénération d’Edouard Herriot comme de Napoléon Bullukian.

Avec émotion de Louis Pradel,  auprès de qui tu fis tes premières armes dans la vie de la cité.

Avec admiration de Joannes Ambre, qui t’apprit à ne jamais te taire et à refuser les injustices.

Avec respect de Francisque Collomb, dont tu fus l’adjoint au 8eme arrondissement, puis maire de plein exercice. Ce 8ème si cher à ton cœur, véritable terre de mission que tu as arpentée d’une rue à l’autre en  inoxydable élu tout-terrain durant tant d’années.

Député européen, conseiller général, au fracas des assemblées, tu n’as rien moins apprécié que le chant des oiseaux au Parc de Miribel-Jonage que tu eu le bon goût de présider.

Esprit carré dans un corps rond, c’est dans la quiétude du caveau du chemin Feuillat, que tu as converti le Premier Ministre Raymond Barre, aux délices du sabodet et de l’andouillette lyonnaise, du saucisson à cuire truffé pistaché comme aux plats canaille de ton enfance  à l’image de la protinte thizerote de ton grand frère Roger.

Avec tous les ministres et secrétaires d’Etat que tu as reçus, ceux qui rêvaient de l’être, ceux qui ne l’étaient pas encore,  et ceux qui le deviendront peut-être, tu aurais pu former plusieurs gouvernements: Charles Hernu et Charles Millon à la Défense, Michel Mercier à la Justice, André Rossinot aux Relations avec le Parlement, Michel Noir au Commerce Extérieur, Jean-Jack Queyranne et Gérard Collomb à l’Intérieur, Louis Besson au Logement et bien d’autres… Sur la feuille de route : grattons et paquets de couenne pour tous et comme devise: « Vaut mieux prendre chaud en mangeant que froid en travaillant »

C’est dans ce même caveau qu’à ton initiative, un beau jour de mai 1986, nous nous retrouvons autour de Jean-Michel Jarre et le convainquons de revenir à Lyon, sa ville natale, donner un concert pour le Pape Jean Paul II. En octobre, 800 000 spectateurs se pressent au pied de la colline de Fourvière.

Puis tu es devenu Consul du Sénégal te liant d’amitié avec le Président Abdoulaye Wade à qui tu ne manquais jamais de rappeler: « Même une petite aiguille peut coudre un grand boubou. »

Tu as également ardemment défendu la mémoire de Ceux de Verdun, fidèle à leur mémoire et à leur sacrifice. « Ils ont des droits sur nous ».

Jamais avare d’un trait d’esprit, incisif et ciselé, comme d’un bon mot, la  boutade  te montait facilement au nez.  Te souviens-tu du jour où lors d’un congrès radical à Limoges, Maurice Bourges Maunoury, ancien Président du Conseil, te qualifia d’encyclopédie vivante du radicalisme? Pour nous tu étais et tu resteras plus que cela, le Petit Robert, un dictionnaire à toi tout seul.

Est-ce Pagnol en toi qui poussait un peu sa corne?

« Un tout petit tiers de Pépone, un gros tiers de Don Camillo, un bon tiers de Guignol et de Gnafron et à la fin, comme à la soif,  un grand tiers d’humanité. » N’en déplaise aux esprits chagrins, Robert tu étais tout cela à la fois. Rabelaisien, épicurien, tonitruant quand il le fallait. Aussi prompt à hausser le ton pour élever le débat qu’à baisser la voix sachant que la parole juste l’emporte toujours sur la parole forte.

Curieux de tout, mais surtout  de toutes et de tous, inclusif mais jamais exclusif. Tu nous as fait partager l’amour du cirque à travers les Olympiades éponymes, les grandes heures pachydermiques et proboscidiennes de l’Académie de l’Eléphant, celle du Développement du Râble autour d’une palanquée de lièvres à la Royale.

Tu nous as fait partager tes amitiés d’enfance entre Reims et Trambouze.

Nous avons célébré le beaujolais nouveau avec les Boyaux Rouges, émancipant des cohortes d’impétrants du Bachut au Grand Trou, de Montplaisir à la Plaine, de Grange Blanche à la Petite Guille, des Etats-Unis au Transvaal, partant à la conquête du Moulin à Vent. De longs voyages, dépassant le tour de cadran sans changer de fuseau horaire.

Nous en sommes revenus riches de souvenirs et d’inoubliables moments d’amitié et de convivialité. Souvent accompagnés par les batteries fanfares et harmonies que tu chérissais. Sans oublier que tu étais un collectionneur invertébré féru de mycologie autant que de philatélie.

Avec toi, Robert, l’humour devenait la forme supérieure de l’élégance car tu savais, à bon escient, prendre le parti d’en rire fut-ce à tes propres dépens. « A tout prendre ne vaut-il pas mieux railler que dérailler? » as-tu toujours affirmé.

Tu vois Robert, « dans tout cuchon de monde, que ce soye à la Chambre ou à l’église, il y a toujours plus de pieds que de cervelles. »

Mais si nous sommes tous là,

Même si tout le monde est pas de Lyon,

Il en faut ben d’un peu partout,

C’est que nous souhaitons garder,

Chacun en nous, un peu de toi,

Un souvenir, une anecdote,

Un moment privilégié

De ta vie aux multiples facettes. Une vie,

Jusqu’au bout de ton long combat contre la maladie, si bien remplie.

Robert, tu ne nous quittes pas. Une fois de plus tu nous précèdes, tu nous éclaires. Mais rassure-toi, on finira bien par te rejoindre car tu nous manques terriblement. Et puis comme au Caveau, tu nous auras servi sur le comptoir une tournée de Paradis accompagnée de tes chers grattons.

En attendant, comme l’a dit le poète, « Le vrai tombeau des morts c’est le cœur des vivants », tout le reste n’est que littérature… »

 

Florent Dessus, le 30 novembre 2017