Texte : Bernard Gouttenoire – Pour qui n’a jamais vu une œuvre de Jean Couty (1907-1991) ce grand peintre, si singulier de l’école Lyonnaise contemporaine, on est tout de suite interpellé par le charisme (d’origine terrienne, aquatique mais architecturée), qui émane doucement et amplement, de celle-ci. En effet, dans ce métier, le fond et la forme, indissociables, dans leurs qualités formelles -autant qu’intrinsèques- rivalisent et se lient dans leurs aspects humains respectifs. Rafraîchissements.

Dès lors, l’élément solide se modèle avec les fluidités cristallines environnantes du champs permanent des courants d’eaux. « L’humidité » est traversante. Il y a une rencontre inévitable entre le palpable et l’impalpable. Entre le dominé et le dominant. C’est à dire l’eau et son contraire. La sècheresse absolue est, d’emblée, anéantie. La rivalité des éléments s’oppose… Par exemple, dans la grande toile emblématique -conçue très tôt- « Les ouvriers » de 1936, quand Jean Couty est rivé aux aventures humaines de Gustave Courbet (1819-1877) -qu’il admire tant- il ne peut s’empêcher de « fluidifier » la source, (de rafraîchir les pieds), par des tempérances tonales, au point que sa peinture convient même à sec, à un discours quasiment limpide. Ce qui apporte une touche fluide et absolue des chairs traitées, le long des êtres colorés. Le traitement des corps apparait comme « humidifié », (lubrifié de sa propre densité). Limpide et pourtant plein et bien structuré. Matière mâte et onctueuse à la fois, comme si le « ying et yang » (ou le pain et le vin) s’étaient trouvés sur la même longueur d’onde.

Coucher de soleil sur Ile Barbe, 1980 Huile sur toile, 73 x 116 cm, Musée Jean Couty

Cela tient au fait que Jean Couty a toujours déployé un regard sur les eaux de la Saône, qui l’inspirent de toutes circonstances. Il serait né les pieds dans l’eau (?) tandis que, comme un roc, son cœur -trempé dans un salutaire liquide amniotique- accroche à la fluidité de la vie, son indépendance des hommes bien solidement trempés et libres. Vaste débat… Il y une poésie humaine, et envahissante, faite de ce qu’il voit et à la fois de ce qu’il sent. Ce qu’il sait. Ce mélange de ce qu’il vit et de ce qu’il est, il le porte dès son premier jour. L’eau et la terre répertoriés, tout à la fois… Un vrai peintre. Elève du grand architecte Tony Garnier (1869-1948) aux Beaux-Arts de Lyon, c’est ce dernier qui, (alors qu’il lui a fait obtenir son précieux diplôme DPLG), l’invite à changer son fusil d’épaule : « il sera bien meilleur peintre, plus doué pour cet art, qu’il possède déjà, qu’excellent architecte ». Ce don se confond avec le lit, parfois effréné de l’eau, qui coule sans cesse à ses pieds.

Il vit à Lyon, traversée du Rhône et de la Saône. La maison de l’ile Barbe, où il réside, correspond à ce qu’il recherche en peinture, allier l’eau et la terre.

En effet, près de la gare d’eau, très jeune il lui arrive de croiser les troupes ennemies au point d’en faire un tableau mémorable. La rivière se voile alors d’une couleur sourde et maussade. Apaisante, plus tard, les contours de l’ile l’inspirent encore jusqu’à promouvoir les jeux d’eau des hommes et des bateaux, tandis que la nonchalance s’octroie des instants de répit, parmi les feuillages de saison… tandis que l’hiver plus rude transporte des monceaux de glace immobiles et crasseux. La luminosité flanche sur les bateaux qui stagnent le long des quais jusqu’à opter pour une tonalité désespérée… Plus tard, quand revient le printemps, les arbres fleurissent -roses et blancs- sur fond de Fourvière, hymne à Marie… Couty n’a pas oublié celle dont il se réclame et qui saura lui rendre sous la forme d’une autre femme, grâce « miraculeusement » au père Jules Monchalin, il épouse –Simone Drevon– puis, d’un fils unique qu’ils prénomment -de façon prémonitoire- Charles-Oliver.

Rivage de la Grèce, Santorin, 1977, Huile sur toile, 73 x 116 cm, Musée Jean Couty

L’olivier, le seul qui puise dans le désert, quand tout est désespérément éteint, pour poursuivre l’œuvre… C’est alors que Jean Couty entreprend avec Simone plusieurs voyages fabuleux autour du monde, mettant un point d’honneur à peindre ces villes d’eau traversées, qu’il affectionne particulièrement. Naturellement, ce sont sur fond de gondoles Venise et l’Italie, le berceau de la Grèce antique et Santorin, l’Espagne et ses côtes mirifiques, le Maroc et ses déserts légendaires et envoutants, mais aussi la Russie, l’Afghanistan, Israël et la Palestine berceaux de toutes civilisations, le merveilleux Liban (si proche de nous) et puis la ville majestueuse de New-York et ses innombrables fenêtres sur le vide du monde… et plus loin la Chine à découvrir... Couty est fasciné ! Il en ramène des tableaux immenses qui fondent l’essentiel de sa vie de peintre, autour des fleuves, présentés au Musée Couty (le bien nommé) au pied de son île… On revient toujours, ivre et grisé, à « l’eau salutaire des origines ».

Jusqu’au 4 décembre 2022
Musée Jean Couty
1, place Henri Barbusse – Lyon 9
Tel 04 72 42 20 00
www.museejeancouty.fr