Par Nadine Fageol

Placide, vivace quasi solaire, à 81 ans Pierre Orsi en impose dans la ténacité face à l’adversité. Dignité.

Pantalon de toile sable et chemise blanche révélant intérieurs de col et boutonnière finement rayés bleu-blanc-rouge, Pierre Orsi reçoit « en civil » et vous accueille à l’ancienne, devant sa maison fleurie de la place Kleber. On ne résiste pas à la pagaille de souvenirs magnifiques allouée par mémoire infaillible.

Le teint halé, à 81 ans, il porte beau, magnifiquement beau, ne laissant rien paraître de la profonde blessure engendrée par la perte de l’étoile Michelin. De la dignité dans l’exigence, « la maison est belle, parfaitement entretenue, regardez ce bouquet d’hortensias ; nos clients le ressentent ».

Il est vrai qu’à l’air post déconfinement, l’endroit tout de boiseries, miroirs et rideaux s’avère tellement rassurant. Indubitablement, le pire du confinement a été le choc de la fermeture un samedi dans la nuit, des clients en salle…

Remiser 1500 m2, fermer deux restaurants car il y a encore le Casenove de l’autre côté de la rue. « Vider les frigos, donner au personnel, renvoyer les fromages entiers… Cela a été très brutal, j’ai été choqué par la violence d’événements que j’ai probablement mal compris ».

Dès lors, il demeure place Kléber, prenant soin chaque jour d’aller aux nouvelles du personnel, des amis, des relations et des clients.

Tous les deux jours, Geneviève, son épouse de 74 ans, quitte la maison de Charbonnière ou vit leur fils handicapé pour le retrouver « et faire tourner les machines ». Pierre profite de l’heure de liberté autorisée pour marcher et découvrir au fur et à mesure ce qu’il n’avait pas le temps avant.

Ici, le boucher Perrot de la rue Tronchet. Là, Matias de la rue Dugesclin et les primeurs du Jardin de Sandrine. Il avale un livre par jour, adore les apéritifs impromptus avec l’ami Jacky Marguin et se réjouit des intermèdes salvateurs que représente la venue des membres de la proche, territorialement comme affectivement, famille Bernachon / Bocuse.

On l’interroge sur les changements d’après déconfinement ? Et de nous annoncer, « pas grand chose. Il existe déjà deux mètres de séparation entre chaque table, à l’exception du Casenove ou nous sommes complets à 33 personnes au lieu de 48 ». Masques de vigueur en cuisine et visières au service ainsi que pour le voiturier.

Certain de son fait encore qui ne modifie en rien sa carte, « nous avons été complets pendant 17 ans, notre pigeon est le meilleur de la ville, notre homard de 600 grammes servi en salade, grillé, à la crème ou en barigoule est généreux en portion. On vient aussi chercher chez nous le ris de veau, le turbot, le loup de mer ».

On a envie de dire, qu’à l’heure de la dérégulation, Monsieur Pierre ne se trompe pas qui maintient art de vivre à la lyonnaise, sa maison ouverte en août, là ou tout est fermé dans la ville internationale !

« J’ai bien vécu mais je suis peiné pour nos amis étrangers. Rien ne va redémarrer avant l’automne. J’ai vécu huit ans aux USA, vu des pillards en période de crise… Je suis soucieux de la crise sociale à venir, des jeunes qui lancent leur affaire. Etre propriétaire dans le contexte actuel nous donne de la force ».

Maintenant aborder la délicate question de la vente étant donné l’âge mais encore d’un tènement de 1 500 m2 fort prisé dans le 6e arrondissement. « Que les choses soient claires, nous avons eu effectivement trois investisseurs sérieux. Inutiles de citer leurs noms. Mais étant donné les événements, nous avons décidé d’un commun accord de tout reporter à des jours meilleurs… »

Ainsi va la vie au bord d’une histoire magnifique, comment être juge, il n’y a que Michelin qui s’arroge droit de détruire vie lyonnaise. Si l’on suit les codes culinaires en vogue aujourd’hui, Pierre Orsi est grand résistant dans la mouvance du Michelin à célébrer chefs mercenaires toutes marques hôtelières confondues.