Propos recueillis par Marco Polisson et Morgan Couturier

Alors que la ministre du travail invite les professionnels du Bâtiment à poursuivre leurs activités, le promoteur Pierre Nallet, président d’AnaHome immobilier, a laissé le libre choix à ses employés, bien conscient que dans la majorité des cas, il est complexe de faire redémarrer les chantiers.

LP : Quel est votre sentiment sur cette crise totalement inédite ?
Pierre Nallet : J’ai un sentiment partagé. Une partie de moi pense qu’on va peut-être mettre à terre l’économie mondiale, pour 30 000, 50 000 ou 100 000 morts sur 7 milliards d’individus… Voilà, c’est mon interrogation. Après, que le confinement soit a priori la mesure la plus importante, et une des rares qui permettent de lutter contre la propagation du virus, me paraît évident. C’est vrai qu’on ne maîtrise rien et qu’on ne connaît rien de ce virus et de cette pandémie, j’aimerais juste qu’on ne fasse pas une erreur magistrale.

Quel type d’erreur ?
Je suis un grand pragmatique, je lis et m’instruis comme tout le monde, mais la grippe normale a fait 13 000 morts pendant l’hiver 2017-2018 et on n’a pas installé un compteur à grippe. Maintenant, on a un compteur à coronavirus. Est-ce que cela ne crée pas aussi un sentiment d’angoisse, de peur et de réactions un petit peu inappropriées, je n’en sais rien.

Vous faites partie de ceux qui cautionnent le fait de travailler pendant cette période ?
Moi, je fais partie des gens qui cautionnent le fait que le libre choix soit le droit principal de l’être humain, donc je ne peux pas critiquer les gens qui paniquent et qui n’ont pas envie d’aller au travail. En plus de ça, je pense que pour qu’on travaille efficacement dans un domaine, il faut que toute la chaîne du domaine considéré travaille.

Vous voulez parler du bâtiment ?
Et de la discussion qui a eu lieu entre le gouvernement et la Fédération Française du Bâtiment, présidée par l’un de mes amis (Jacques Chanut, ndlr). C’est bien beau de dire aux entrepreneurs d’aller bosser, mais si le béton n’est pas livré, on ne peut pas envoyer les maçons sur le chantier.

« Chez AnaHome, j’ai laissé un libre-arbitre à mes salariés »

Dès lors, doit-on imposer aux employés de venir travailler ?
Ça ne sert à rien de forcer les gens à travailler, s’ils ont peur. On ne peut pas tenir un discours et son contraire en permanence. Chez AnaHome, j’ai laissé un libre-arbitre à mes salariés. On peut télétravailler un peu, mais ce n’est pas la réponse à tous les fléaux de la terre. Quant à ceux qui veulent passer au bureau, ils passent, ils respectent une distance d’un mètre et puis voilà !

Ce libre-arbitre ne peut pas être généralisé !
Il a y a des métiers, où évidement il y a une obligation de travail, que ce soit la chaine alimentaire ou la chaine de la santé et tout ce qu’il y a à côté. Parce que dans un hôpital, il faut que les groupes de climatisation et que les centrales d’air marchent, que les véhicules fonctionnent, et ainsi de suite. C’est vrai qu’il y a des sortes de réquisitions et que ce n’est pas toujours simple à gérer.

Vous semblez affecté par la situation !
C’est tellement émouvant ! J’ai 56 ans, j’ai entendu parler de la Seconde Guerre mondiale par mes grands-parents, mais là, c’est un truc qui nous est tombé dessus et qu’on ne sait pas gérer. On va apprendre beaucoup de ces choses, mais pour l’instant, on est encore balbutiants après deux semaines.

Comment votre société s’est-elle adaptée ?
Dans l’esprit, on a fermé les bureaux, mais comme dans toutes les entreprises, il a des fonctions vitales que sont la paie et les finances. D’abord, il y a les salaires à faire et puis il y a les entreprises et les fournisseurs à payer. La partie financière et comptable est plus présente que le reste des salariés de la société.

Comment l’avez-vous organisée ?
Elle est présente dans des conditions optimales de sécurité via des bureaux individuels et dix mètres entre chaque bureau. Mais après, chacun communique, ou télétravaille par mails. On a également un groupe WhatsApp pour maintenir le lien avec tous nos salariés. On tâtonne !

Le télétravail est-il la panacée ?
Tout le monde nous écrit que la vie continue, mais au bout d’un moment on ne peut pas tout gérer grâce au télétravail ! Quand on crée un immeuble, on a besoin de se réunir avec les architectes et les bureaux d’études, bref tout le monde dans une même pièce et en même temps. Et ça, ça ne peut pas se faire à travers un téléphone portable. Les gens sont 20% de leur temps en activité, le reste du temps, ils ne peuvent plus bosser.

« Il faut être entrepreneur pour comprendre les problèmes »

Vous avez de nombreux chantiers de construction en cours. Sont-ils toujours en activité ?
Non, c’est simple, nos chantiers ont été arrêtés le mardi du confinement. C’est bien ça qu’il faut comprendre : si toute la chaîne ne fonctionne pas, ça s’arrête forcément… Celui de notre futur siège social, s’est arrêté faute de béton (photo ci-dessus). Nous sommes dans une phase où on est en train de finir le gros œuvre et faire du gros œuvre sans béton… S’ils décident de fermer les centrales à béton et de ne plus livrer, on arrête tout quoi…

Donc tout est à l’arrêt ?
On peut avoir deux peintres qui sont en train de faire un appartement dans un coin, mais encore faut-il qu’il leur reste de la bonne peinture. Un maçon peut ré-agréer une façade sur un immeuble avant de mettre l’enduit, si jamais les échafaudages ont été mis et qu’il a du ciment. Mais les chantiers, de manière générale, sont arrêtés. Pour qu’un chantier se déroule, il faut aussi que les coordinateurs de SPS (santé prévention sécurité) aillent sur les chantiers, or dans beaucoup de grands groupes, il y a des consignes pour que les gens restent chez eux.

« La ministre du travail ne connaît pas notre métier ! »

Comment concilier activité économique et protection des salariés ?
Pour l’instant, c’est impossible ! À part pour des gens dans les bureaux, bardés de diplômes, qui nous expliquent comment on va faire. Je suis né entrepreneur, mon père était entrepreneur, j’ai eu 350 personnes sous mes ordres et cinq entreprises donc je connais ça par cœur. Concrètement, il faut être entrepreneur pour comprendre les problèmes. Et pour moi, aujourd’hui, c’est impossible ! Encore une fois, avant que la chaîne refonctionne, il y a des tas de choses à revoir.

À ce titre, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud estime « que certaines professions ne présentent pas de danger du tout ». Le secteur du BTP en fait partie…
Sincèrement il n’y a que des incompétents à ce niveau-là ! Dieu sait si je suis un macroniste de la première heure. Mais il y a des ministres qui ont été médecins, et savent parler de la santé. Mais dans le monde du bâtiment et des travaux publics, pour moi, il n’y a que des incompétents.

Incompétents ou déconnectés de votre réalité ?
Il faut voir ce qu’est un chantier et les conditions de travail. Il ne faut pas parler comme dans un livre. Et je crois que la ministre s’est heurtée violemment avec la Fédération Française du Bâtiment, parce qu’elle ne connaît pas ce métier, ni ce monde.

Vous avez failli être député En Marche. Selon-vous, le Président Macron et son gouvernement gèrent-ils convenablement cette crise du coronavirus ?
C’est tellement inédit… Je pense que n’importe quel président, qu’il soit de mon bord ou non, je commencerai par lui porter du respect. L’exercice est forcément difficile parce qu’il est novateur. Enfin, quand on entend sur les réseaux sociaux qu’il aurait dû prévoir des masques en 2017, qu’il aurait dû faire ci et ça… C’est comme les résultats du loto, c’est facile de les connaître le lendemain, mais il faut jouer la veille et avant le tirage. Je trouve que pour l’instant, ce n’est pas trop mal géré, c’est même plutôt bien géré !

« Je trouve que le pays n’est pas trop mal tenu »

Il devra pourtant gérer un bilan ?
J’allais dire rendez-vous à la fin, et à la fin, il va y avoir un compteur… Quand je regarde les chiffres de l’Europe à coté, et même s’il est forcément regrettable qu’il y ait 860 morts (le 27 mars, ndlr), on est décalé au niveau du pic. Avec de vrais chiffres, on sera peut-être le pays du monde avec le moins de morts en termes de pourcentages ! Parce que les chiffres de la Chine ou de la Corée du Sud ou je ne sais quel autre pays, je ne les crois pas forcément. C’est une sorte d’apprentissage !

Vous lui pardonnez ses erreurs de communication ?
Évidemment, je considère qu’il y a des erreurs de communication, mais c’est forcé car c’est nouveau ! Dans ce monde des réseaux sociaux, où tout le monde parle en même temps, où tous les professeurs trouvent un nouveau médicament, ça part un peu dans tous les sens. Pour l’instant je trouve que ce n’est pas trop mal tenu, que globalement 90 à 95% des Français ont un comportement civique ! Après, il restera toujours 5 à 10% d’abrutis !

Qui sont-ils ?
Il suffit de dire qu’il ne faut pas se rassembler pour qu’il y ait 400 gamins qui aillent sur une plage, toute la nuit, boire des canettes de bière. Donc on finit par interdire les plages… Je trouve qu’il y a un mec extraordinaire, c’est le patron de la santé, Jérôme Salomon. Le mec va au feu tous les jours et il a un discours clair, posé et intéressant. Maintenant, on y est, on va voir comment en sortir le mieux et le plus vite possible, mais j’ai peur que ce soit long.

Après avoir manifesté sa volonté d’aider les entreprises, le gouvernement semble faire marche arrière au nom de la réalité économique. Doit-on exhorter les Français à reprendre le travail ?
Dans le principe oui, mais encore une fois, il y a une sorte de droit de retrait. Soit, on est militaire et il y a le général qui vous dit : ‘‘il faut aller au combat mon gars, tu vas prendre des balles dans la tronche, tu es payé pour ça et tu ne bronches pas’’, ce que l’on retrouve dans les hôpitaux ; soit on laisse un libre-arbitre et on est en démocratie. Si c’est possible, bien évidemment qu’il faut retourner travailler, mais le faire dans le respect des conditions sécuritaires. Toute la complexité du discours et de l’action, est là.

« Avec le recul, on n’aurait jamais dû faire le premier tour des élections »

Certaines communes, comme Nice, ont renforcé leurs mesures de confinement avec l’instauration d’un couvre-feu. Y êtes-vous favorable ?
Moi, je vais être très précis, je suis défavorable aux cons et aux mecs qui profitent de la situation. Soit, c’est le confinement total et le couvre-feu, mais ce n’est pas un mixte des deux. Ce (mardi) matin, il y avait une femme maire de la banlieue parisienne qui était interviewée sur BFM TV et qui disait : ‘‘Monsieur, le couvre-feu est de 20h à 5h du matin, mais à 20h, 98 % des gens sont chez eux !’’. Donc, couvre-feu ou pas, il y aura toujours des abrutis qui veulent aller boire des canettes de bière sur la plage ! Sinon on met l’armée le long de la Promenade des Anglais et de partout. Tout le monde dit qu’on réglera les comptes après, mais je trouve que Monsieur Estrosi en fait beaucoup pour lui-même.

Enfin, un mot sur les élections municipales. Selon vous, le 1er tour devait-il être maintenu malgré les risques sanitaires ?
Avec le recul, je pense qu’on n’aurait jamais dû le faire, mais il est vrai qu’un comité scientifique a dit que c’était possible. Le président était dans une position un peu délicate, parce qu’on lui avait tellement promis un marasme aux élections municipales, qu’il se trouvait dans une position où s’il les annulait, on allait le lui reprocher, en disant qu’il savait qu’il allait perdre, et qu’il avait tout fait pour les annuler.

Dans ce cas, pourquoi ne pas organiser le second tour ?
C’est vrai, ce qui est dommage, c’est d’avoir tenu le premier tour et non le deuxième, mais il est évident qu’il ne fallait pas tenir le deuxième tour. Il faut quand même souligner que 30 000 communes ont pu élire leur maire au premier tour, mais ils ne peuvent pas prendre place avant le 15 mai, parce qu’il y a interdiction de tenir un conseil municipal. Après, si le deuxième tour doit se tenir au mois de juin, est-ce qu’il faut annuler les résultats du premier tour ? Au niveau de la constitution, c’est compliqué, mais les résultats peuvent être faussés s’il y a quatre mois d’écart entre les deux tours.

« J’imagine un front anti-verts au second tour »

Les écologistes en ont profité pour s’imposer à Lyon et dans la Métropole. Doit-on s’inquiéter de leur montée en puissance ?
D’abord, aujourd’hui, l’écologie est au programme de tous les candidats. Mais je crois qu’il y a plusieurs phénomènes ! Primo, les jeunes votent beaucoup pour les écologistes et deuxièmement, c’est un mouvement contestataire qui n’a pas de notion d’extrême. On dit, tiens, on va emmerder le pouvoir, mais on ne vote ni pour le FN, ni pour la France Insoumise, alors on vote Écologie. Et puis c’est gentillet, puisque tout le monde promet de planter des arbres, de fermer le zoo du Parc de la Tête d’Or, et de rouler en trottinette électrique…

Selon vous, ont-ils une chance d’être élus au second tour ?
Non ! Je pense qu’ils ne seront pas élus, que ce soit à la Mairie ou à la Métropole ! J’imagine non pas un front Républicain, mais un font anti-Verts. Ils seront sûrement parti-prenantes dans des proportions importantes via le jeu des alliances, mais l’abstention a été importante chez les seniors qui ont eu peur. Quand on enlève 25% de votants, ça change la donne.

Que vous inspire l’exemple grenoblois ?
Si on regarde à Grenoble, quand Eric Piolle a été élu il y a 6 ans, les gens se sont dit : « on va se suicider ! », mais il est en passe d’être réélu. Les Verts apprennent du pouvoir aussi ! Parce qu’une fois qu’ils ont fini de dessiner des pâquerettes et de sortir des slogans ‘‘Faites l’amour pas la guerre’’, ils reviennent à la réalité d’une ville et d’une agglomération ! Ils ne pourront pas lutter contre l’accroissement de l’attractivité de la ville de Lyon ! Il faudra quand même construire et si c’est pour étaler la ville et diminuer sa densité, ils seront à contre-courant de l’écologie mondiale.

Connaissez-vous leurs leaders lyonnais ?
Je cherche encore le coté charismatique de monsieur Doucet et de monsieur Bernard ! Je n’ai rien contre eux, mais personne ne sait qui ils sont ! Après, s’ils doivent être maire ou président de la Métropole, c’est qu’ils auront été élus. Moi, je continuerai à faire mon métier et à composer avec eux pour avancer. Je ne vais pas non plus me suicider ! Ces résultats, c’est la résultante d’un courant sympathique des jeunes qui ont voté pour la première fois. Je ne sais même pas si dans mes enfants, il n’y en a pas un ou deux qui ont voté pour eux. Dans mon cas, j’aime mieux ça que des votes d’extrême, tant de droite que de gauche !

 

Interview parue dans le magazine Lyon People n°206 – avril 2020
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