Par Benjamin Solly

En novembre 2013, le « sauveur du Vieux-Lyon » a franchi la Saône pour une ballade rive gauche avec l’équipe de Lyon People dans le cadre de notre numéro spécial consacré au patrimoine de la rue Mercière. Pourquoi l’écrivain, journaliste et éditeur Régis Neyrey qui a contribué au classement Unesco du Vieux Lyon n’a-t-il pas porté le fer sur la rue Mercière voisine ? Éléments de réponse.

Soudain, sa pupille se fixe. Derrière ses bésicles, son regard bleu turquin ausculte d’un œil expert les façades alentours. « Dès l’instant où nous avons focalisé nos efforts sur le Vieux-Lyon, nous avons abandonné la rue Mercière », reconnait Régis Neyret en détaillant un vestige préservé de la voracité des pelleteuses, l’hôtel Horace Cardon. Il contribua à sa préservation par son action incessante et féconde à travers l’association Renaissance du Vieux-Lyon. Lyon est à l’orée des années 1960, Edouard Herriot a cassé sa pipe depuis trois ans et son successeur Louis Pradel s’engage dans un urbanisme ex nihilo. « Nous avons, dans cette ville, des quartiers entiers à abattre », promettait l’édile dont la radicalité a dépassé la simple étiquette politique.

Noirâtre et charbonneuse, Myrelingues-la-Brumeuse vit son crépuscule. Rénovation rime alors avec béton. Le patrimoine et le tourisme n’ont pas encore voix au chapitre. Ces enjeux seront portés par une mobilisation citoyenne sans faille. Coïncidence ou prédestination ? Quand Régis nait en 1927 aux Eparres, un petit village du Bas Dauphiné, Fritz Lang porte à l’écran l’architecture fonctionnaliste dans son chef-d’œuvre « Métropolis ». Cette critique d’un urbanisme rationnalisé formulée à travers la superproduction du cinéaste allemand, Régis la fera sienne trois décennies plus tard. Enfant valétudinaire, le quotidien du jeune Régis est rythmé par l’usine de son père. Ingénieur-papetier, le patriarche est directeur d’une fabrique de cartons.

Dans cet univers de campagne hallucinée à la Emile Verhaeren, l’imaginaire de son jeune fils tourne à plein régime. Régis dépèce, fouille la matière première composée de journaux et de vieux papiers. Parfois, le broyat destiné à fabriquer les cartons recèle, avant d’être transformé, d’authentiques trésors. Notamment un ouvrage du XVIIIe siècle qui présente les œuvres vaticanes de Raphaël. « Je savais dès l’âge de 12 ans que je deviendrai éditeur », explique-t-il. Mais l’aventure aurait pu s’arrêter nette. A 14 ans, il vit une expérience de mort imminente lors d’une crise rhumatismale aigüe. « Jusqu’à l’année dernière, j’ai toujours pensé que je mourrai jeune », se marre l’octogénaire.

Après une scolarité erratique où Régis ne décroche qu’un seul volet du baccalauréat, le jeune homme de 20 ans va se faire la main chez le baron Pierre de Mouveaux et sa maison d’édition « A l’ombre des cyprès », située à Bourgoin-Jallieu. Il revient à Lyon, chez Marius Audin, imprimeur notoire du quartier de la Guillotière, où il restera quatre ans. Désormais blanchi sous le harnais, il doit toutefois céder aux sirènes d’un emploi plus rémunérateur à St-Etienne après son mariage avec Annie Laure, devenue Neyret en 1951. L’expérience stéphanoise durera dix-huit mois.

Editeur et journaliste

De retour à Lyon, Robert Proton de la Chapelle propose à Régis la gérance de la Société Métallurgique d’Edition. L’hebdomadaire qu’elle publie, Métallurgie, est destiné aux professionnels du secteur. Une gazette franchement aride, au contenu oscillant entre le juridique et l’économique. Mais lorsque Proton de la Chapelle prend la présidence de la Société Philarmonique de Lyon, il embarque Régis dans un nouveau projet : une revue exhaustive sur les diverses disciplines artistiques destinée aux abonnés mélomanes de la Salle Rameau.

Le 1er numéro de Résonances est mis sous presse en octobre 1953. D’abord bimensuel puis mensuel, Résonances passe à une fréquence hebdomadaire. Tout s’emballe très vite. Le magazine diffuse rapidement à 3 000 exemplaires, il est désormais vendu dans les kiosques et ses pages sont commercialisées via une agence de publicité. En 1955, les « Rencontres de Résonances » s’organisent chaque vendredi au restaurant « Chez Morateur » rue Grolée, dirigée par Nelly Poirier. Des invités prestigieux comme Le Corbusier, Yves Montand, Jean-Louis Barrault ou Hervé Bazin s’y succéderont. En 1955, l’équipe de Résonances créé un « Prix de la Nouvelle » dont le premier jury sera présidé par Françoise Sagan. Le prix perdurera jusqu’en 1968.

L’homme devient avec les Brémond -et quelques années plus tard Jean-Charles Lignel– un poids lourd de la presse lyonnaise. Il cofonde Bref Rhône-Alpes en 1966, qui reste aujourd’hui un des mensuels de référence de l’activité économique rhônalpine, ainsi qu’InterMedia aux côtés de Jacques Simonet. Acteur de la cité, Régis Neyret est devenu un mondain au sens littéral du terme. Le journaliste et éditeur rejoint la Jeune Chambre Economique Française (JECF) au milieu des années 50 et démarre son combat pour le Vieux-Lyon autour des enjeux de tourisme, avec la création d’une commission dédiée en 1958. La bande de la JECF, emmenée par Neyret et Jacques Chaveyriat, investit alors l’association « Renaissance du Vieux-Lyon » pour porter le fer patrimonial.

Herriot rendu à Loyasse, les premières initiatives de son successeur ne sont pas de nature à les rassurer. En 1959, le passage dit « des bijoutiers », merveille de galerie couverte sise à l’Hôtel-Dieu, est détruite pour laisser place à un immeuble de bureaux. La même année, Neyret et consorts ouvrent au public une dizaine de cours du Vieux-Lyon, illuminées et mises en musique à grand renfort de Teppaz à l’occasion de la Fête de la Vierge du 8 décembre. « Le préfet a dû fermer la passerelle Saint-Georges qui menaçait de s’effondrer tant l’afflux de visiteurs était démesuré », se souvient Régis. Pour leur premier fait d’armes, les nouveaux tauliers de l’association « Renaissance du Vieux Lyon » réussissent le tour de force d’attirer 100 000 personnes dans un quartier alors infréquentable.

Benjamin Solly, Régis Neyret et Marco, rédacteur en chef de Lyon People – Photo Fabrice Schiff

Le Vieux-Lyon sauvé, la rue Mercière abandonnée ?

L’année suivante, Régis s’installe dans le Vieux-Lyon avec son épouse Annie. 150 m2 au 2 place du Change, vue sur le quai Romain Rolland. Lors de travaux, ils découvrent armoireries et fleurs de lys au plafond, classé depuis aux monuments historiques, qui s’avère être l’un des plus anciens de France (1290). Le quartier traine une réputation lamentable. « Il faut démolir, sur la rive droite de la Saône, les quartiers Saint-Jean, Saint-Georges et Saint-Paul. Ce ne sont que des amas de taudis tout juste dignes de l’équarisseur », exhorte ainsi le journaliste Raymond Cartier dans son ouvrage Les 19 Europes.

La municipalité ne demande qu’à embrayer. Mais dès 1961, Régis prend la présidence de « Renaissance du Vieux Lyon » et créé dans la foulée Le Bulletin de la Renaissance du Vieux Lyon. La résistance s’organise. Car du côté de la municipalité, les projets ubuesques vont bon train. Louis Pradel envisage de faire sauter le pont du Change pour le remplacer par un immense boulevard urbain qui engloutirait partiellement la rue Saint-Jean et la rue du Bœuf. De combats d’arrière-gardes en affrontements verbaux homériques, la vigilance citoyenne paye. La loi Malraux du 4 août 1962 crée « des secteurs sauvegardés. » Le Vieux-Lyon est classé en 1964. Ouf, la rive gauche a été préservée. Mais la rive droite sera partiellement sacrifiée.

Objet d’un programme municipal depuis 1958, l’ilot Mercière-Saint-Antoine est dans le viseur de Pradel. Le projet ? « Tout raser depuis la place d’Albon jusqu’à la rue de l’Ancienne-Préfecture, rue Mercière y compris, et reconstruire un ensemble de barre et une tour de 80 mètres de hauteur », rappelle Le Progrès dans son édition du 28 décembre 1973. Le nord de la rue Mercière sera effectivement entièrement rasé pour laisser place à un programme immobilier flambant neuf signé Pitance. « Une vingtaine d’immeubles Renaissance sont tombés mais la commercialisation des nouveaux produits a fait un flop à cause de la réputation de Mercière », se remémore Régis. En effet, claques et beuglants composent le cercle interlope de la rue « la plus tuberculeuse de Lyon », selon Neyret.

Ce démarrage poussif aura au moins une vertu. Il préservera les immeubles Renaissance promis à la démolition sur la deuxième phase (Grenette-Thomassin). « La rénovation coûtait moins cher », sourit-il. Confié à la société immobilière Saint-Antoine (SISA), le projet fait l’objet d’un statu quo jusqu’au milieu des années 70. « Les propriétaires de bordel faisaient monter les enchères. » Déjà insalubre, la rue se dégrade. Les coupures de presse de l’époque évoquent « des rats, des clochards, des taudis. » C’est l’offre commerciale qui contribuera à redonner du souffle au quartier, avec l’installation d’enseignes célèbres, comme le restaurant Le Bistrot de Lyon (1974), Les Enfants Terribles (1976) ou feu Le Fou du Roi (1977).

Horace Cardon finalement préservé

Régis Neyret va mener son combat à l’occasion de la rénovation de la dernière tranche (Mercière-Jacobins). Celui de la préservation de l’hôtel Horace Cardon. Voué aux gémonies par la municipalité, qui voulait le détruire pour élargir la rue de la Monnaie et l’accès à la Saône, il aura fallu toute la pugnacité de l’association Rue Mercière et de Renaissance du Vieux-Lyon pour préserver le joyau. « Cette maison présente en elle-même un intérêt architectural certain. Elle fait partie d’un ensemble urbain qu’il serait souhaitable de conserver. La protection permettrait d’éviter la démolition projetée par la Ville de Lyon », s’engageait alors l’architecte des Bâtiments de France dans un avis émis en août 1977.

Le conservateur des Bâtiments de France enchaine : « Etant donné les périls courus par cet édifice, j’émets un avis favorable à son classement d’urgence au titre des Monuments historiques. » « Dès que la mairie abandonne la démolition pour la restauration, nous pouvons agir », souffle Régis. Sur Horace Cardon uniquement. Au sud de l’hôtel, jusqu’à la place des Jacobins, les immeubles commencent à tomber pour faire place nette à du logement-béton, formant une portion surnommée « L’ilot trésor ». Bouygues, le constructeur, se frotte les mains.

Mercière aura finalement servi de monnaie d’échange dans un Lyon réinventant son modèle urbain. « Pradel avait Mercière, nous avions le Vieux Lyon », admet-il, le regard fixé sur la façade familière de l’hôtel particulier. A 87 ans, Régis Neyret en impose toujours. De Charles Delfante à Jacques Moulinié, l’homme a essoré quelques adjoints à l’urbanisme et vu passer plusieurs édiles. Surnommé le « jésuite vert » par « Zizi » Pradel, il a toujours combattu à la lyonnaise, le verbe courtois, la plume cinglante et la détermination intacte.


Article paru dans le magazine Lyon People, spécial rue Mercière – Juin 2014 – 212 pages
A commander au journal (10 euros, port compris) auprès de Marie : 04 72 82 97 78