Un portail béant de futilité et de néant intellectuel – Photo DR

Par Baudouin Wisselmann

“Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est maintenant en partie accompli.” La prose de Gustave Flaubert vous monte inévitablement au nez quand vous avez entre les mains « Le manuel pour percer » signé Jeremstar, qui a choisi les gondoles d’un hypermarché lyonnais pour sa séance de dédicaces.

Comble de l’ironie, l’ouvrage sort quelques semaines après celui de Nabilla, dont il est l’étroit confident. Derrière ce concours de circonstance (e)schatologique se cachent la misère d’un livre en pleine crise. Non pas que les ventes soient en berne, celles d’Erika Leonard ou de Christiane Taubira ne connaissent aucun ralentissement, mais il est atteint du fléau de la médiocrité. Le livre n’est-il pas censé être une porte ouverte vers la connaissance ? Celui dont nous parlons est un portail béant de futilité et de néant intellectuel. La téléréalité est un orifice d’où sort rarement le beau, le bon ou le bien, ce qui y rentre n’est guère plus ragoutant. Le grand malheur est la nature même de ce livre : un mode d’emploi pour accéder à une émission de téléréalité. La stratégie que prescrit Jérémy Gisclon, correspond au modèle sur lequel il s’est fait : être « prêt à tout pour la célébrité », il s’agit pour lui de s’exhiber, en « dalepé » surexcitée, en tout temps et tout lieu. Une ambition qui n’exige du candidat ni sacrifice ou effort, quelle idée… Il suffit de suivre et d’exacerber ses pires penchants : être fourbe, grossier, crétin, ignare, indiscret, dans l’unique but d’occuper l’espace médiatique et d’«exister » orwellement parlant. Il n’est vraiment pas nécessaire de s’étendre sur le contenu, la redondance de mots clés « dalepé », « coupe crotte », «morue» incite tout bonnement à l’acharnement.

Faute avouée, à moitié pardonnée ?

Toutefois, Jeremstar en est parfaitement conscient. En quatrième de couverture, il annonce la couleur : « la téléréalité est une inépuisable manne de personnages pitoyables. C’est un défilé sans fin de non-talents lamentables ». Cela a le mérite d’être honnête et on trouve aussi sur la double page d’accueil, un autre avertissement, où il s’excuse par avance des maux que cette lecture pourrait entrainer. Il met en garde également les parents de ses lecteurs et les incite vivement à trouver une autre occupation, et d’autres projets à leur progéniture. C’est tout à son honneur, du moins à ce qu’il en reste, et il n’est pas fait là insulte à l’auteur, il prescrit lui même de laisser derrière soi toute fierté. En se retirant le cerveau du crâne, on pourrait essayer de trouver un sens à ce livre et reconnaître que les conseils de Jeremstar peuvent avoir une utilité pour accéder à ce milieu, et donc, que la fin justifierait les moyens. Encore faudrait-il que la fin vaille mieux que les moyens.

Inutile de moraliser, mais il est bon d’avertir ceux qui sont attirés par ce monde et qui songeraient à se procurer ce bouquin. En admettant qu’une vie dans la gloire en vaille deux, quelle portée aura leur éphémère réussite ? Exceptés les fonds de tiroirs de la presse à scandale, rien ni personne ne se rappellera des courts moments de gloriole de ces dits acteurs, qui finissent souvent dépressifs et suicidaires. Autant relancer la mode des streaker, cela pourrait, devant une plus large audience, égayer certains matchs de foot ou de tennis ! Que Jeremstar s’inscrive dans la durée, c’est à n’en pas douter, de part sa position extérieure et de sa parfaite connaissance des rouages, il est devenu un véritable chef d’orchestre de la téléréalité. Mais faut-il rajouter une couche de bêtise à notre jeunesse que l’éducation nationale et la consommation font déjà stagner, et de plus en plus durablement, dans la tourbe de cette adolescence gâtée et veule ?

Séance dédicace à Carrefour Ecully
samedi 14 mai 2016 à 15h