Par Noëlle Bissuel

La reconnaissance du peintre Pierre Bonnard est récente sur le sol français. En effet, en 2011, la ville du Cannet a ouvert le premier Musée au monde, consacré à celui qui a « laissé couler la lumière sur les choses banales de la vie », comme le dit, si justement le critique d’Art Bernard Gouttenoire, que nous avons suivi dans l’exposition d’été consacrée à « son » maître, proposant le Sud Méditerranéen, comme une évidence…

Pas étonnant que le critique d’art lyonnais, dès 1974, ait choisi pour modèle absolu, le Nabis Japonard (comme l’avait surnommé son ami le peintre Maurice Denis). D’abord influencé par les vues de Hokusaï, du Mont Fuji, Pierre Bonnard (1867-1947), a très tôt apporté à l’art une modernité palpable qui s’avère être quasiment, pour son temps, résolument contemporaine, mais -plus encore- d’avant-garde. En effet -grâce à la photographie- il apporte un regard exclusif qui relie définitivement, la peinture de chevalet et l’œil du cinéaste.

Quand il brosse « L’eau de cologne » (1900), les effluves se dissipent dans l’air qui entoure Marthe, son modèle légitime. Dans un miroir, il dessine la femme -sujet principal- comme s’il prévoyait déjà un effet travelling qui suggère les formes, par ricochet. Dans les « fondus-enchaînés » incroyables, autant que peu probables, Bonnard précurseur, invente la méthode du copier-coller (sans même s’en rendre compte), celle qui fait recette de nos jours dans les applications les plus avancées.

Il sait qu’il n’est pas comme Toulouse-Lautrec -qu’il a pourtant influencé, avant 1900, dans son art de l’affiche- ou son ami Henri Matisse un dessinateur né, sa façon qui vibre, est trop sensible, (elle manquerait d’un trait affirmé), mais il fait de multiples croquis dans ses agendas, (ou comme indication de tonalités, il note juste le temps qu’il fait), persuadé que ses annotations qui respirent, relèvent d’abord de la vie. Souvent, il marque ses corbeilles de fruits sous la lampe, d’une auréole griffée pour souligner l’importance de l’invention électrique, comme la « Nature morte aux fruits » vers 1930 (photo ci-dessus).

Parfois, il suggère que les jambes du modèle, sorties du bain, doivent s’imposer, longues comme des échasses, tout comme s’étirent les chats démesurément, ce qui tend à rendre leurs danses veloutées et subtiles, plus graciles encore…

Longtemps, dans sa villa Le Bosquet, il déifie Marthe comme déesse en son sarcophage, créant l’illusion d’un bouquet final coloré, à l’aide d’onguents, qui – grâce au nerf optique – sacralisent derrière les persiennes, le corps désespérément pâle, de sa femme toujours malade. L’exposition « Le Cannet, comme une évidence », montre surtout des peintures inédites – que Bernard Gouttenoire ne connaissait pas, tant Bonnard a été prolixe.

Notamment, celle intitulée « Nu orangé » (1943) que Véronique Serrano, conservateur en chef du Musée Bonnard, a rapatrié des Amériques, grâce à une souscription publique. Cette toile dit magnifiquement l’apothéose de la couleur aboutie par le corps nu de Moucky Vernay qui, après le décès de Marthe (en 1942), posait pour le peintre, tout comme Dina Vierny, dont il a fait le « Nu sombre ».

La peinture de Bonnard est pleine de passages signifiés, révélant les sentiments humains, les émotions pures, jusqu’à la délectation et la gourmandise même.

Elle est une permanence de « la vibration de Bonnard », c’est ce que Jean Fusaro dictait à Bernard Gouttenoire (dès 1974), tandis que Jacques Truphémus, lui parlait de la « Lumière de Bonnard ». Quant à André Cottavoz, il insistait sur « l’invention de Bonnard ». Ces Lyonnais – inspirés par la liberté du peintre – n’ont-ils pas nommé leur groupe « Sansiste » (en 1947) pour dire la moisson abondante puisée dans Bonnard ?

Également – hors de Lyon- d’autres se sont exprimés sur la qualité de celui qui disait (en 1944) : «Je voudrais arriver devant les peintres de l’an 2000, avec des ailes de papillon». Parmi « les enfants de Bonnard »comme aime les nommer Véronique Serrano- citons encore Geneviève Asse, James Guitet, Francois-Xavier Fagniez, Henri Cueco, Francois-Xavier Lalanne, Régis Bernard, Michel Biot, Evaristo, Gérard Garouste, Jean Le Gac, Patrice Giorda, Michel Van Zèle (le cinéaste), Vincent Bioulès, Kenneth White (le poète), Vieira da Silva, Arpad Szènes, Robert Droguet (l’écrivain), Jean Fautrier, Giorgio Morandi, Léonardo Crémonini, Alberto Giacometti, Francis Bacon, Jackson Pollock, Mark Rothko, Jean Bazaine et Balthus…

Ceux-là n’ont pas manqué de forger l’œil de notre critique d’art, Bernard Gouttenoire (ci-dessous avec Véronique Serrano), qui estime, -avec la leçon de Bonnard- avoir atteint l’universalité du langage humain, lorsqu’il entend exprimer -hors des modes- (trop souvent éphémères, catastrophiques, voire indécentes) la beauté absolue, comme aboutissement de la création unique et divine.

Bernard Gouttenoire depuis 1974, a rassemblé plus de 355 ouvrages consacrés à Pierre Bonnard (rares livres illustrés, catalogues d’expositions internationales, biographies des plus grands auteurs -souvent dédicacés- et plus encore des lettres personnelles, photos et objets inédits, témoignages épistolaires et audios de la famille et des peintres influencés par Pierre Bonnard), constituant ainsi un Fonds BG permanent au Musée Bonnard (Le Cannet).

Musée BONNARD, 16, boulevard Sadi Carnot 06110, Le Cannet.
Tel 04 93 94 06 06

Catalogue des expositions Musée Bonnard et Silvana Editoriale