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Propos recueillis par Stéphanie Polette & Nathalie Pradines (Bonne réponse)

Les deux invités du jour composent un binôme patronal inattendu, insolite et paradoxal.  

Franck Morize est le secrétaire général de la CGPME du Rhône, homme de l’ombre et de culture, d’ordinaire très discret sur sa vie privée.

Il s’est prêté à notre duel improvisé en compagnie de Jean-Louis Joly, lui-même directeur général du MEDEF Lyon-Rhône, qui s’est également livré avec bonne-humeur à quelques confidences.

Si on vous dit « vacances », à quoi pensez-vous ?

JLJ : Je pense à « décalage », je pense aux gens aussi. Depuis que je suis au MEDEF, je trouve que les vacances c’est surtout rencontrer des gens pour lesquels on n’a pas de passé et aussi pas d’avenir. Le décalage est le dépaysement : quand on va au Brésil dans une tribu primitive, ça se passe avec les gestes, le langage n’a pas d’importance. On retient les moments de calme, les moments longs, on passe par exemple plus de temps à manger, à ne rien faire. Les regards ne sont pas les mêmes,  l’espace temps n’est plus le même : les nuits sont plus courtes ou plus longues mais on n’est pas dans le même rythme. Au bout de 2-3 jours, on se déplace lentement pour ne pas savoir où l’on va. Le temps où l’on se repose et le temps où l’on fait quelque chose n’est pas le même, les choses s’inversent.

FM : Je vais commencer par ce que les vacances ne sont pas : pour moi, il ne s’agit pas de se reposer ! C’est au contraire bouger, découvrir, aller vers…. C’est un autre rapport au temps et à l’espace. Je suis d’accord, et c’est en cela que c’est ressourçant. Pour le temps, c’est évidemment plus de temps libre pour faire les choses, mais ce qui m’intéresse, c’est l’espace. En vacances, on essaie d’étendre la ligne d’horizon de la repousser plus loin. Les Etats-Unis m’ont fait découvrir un autre rapport à l’espace, c’est ça que je vais chercher dans les vacances, c’est de la distance.

Si je dis vacances, je dis aussi « Culture ». J’essaye de découvrir des civilisations dont l’avenir paraît fragile. Par exemple, Cuba pour moi représente une culture politique qui va disparaitre. Dans quelques dizaines années, ça sera un eldorado des Etats-Unis. Je suis très heureux de l’avoir découvert. Il y a aussi Venise, un espace susceptible de disparaître car elle finira sous les flots.

Vous avez évoqué des destinations lointaines, est-ce indispensable pour « couper »?

FM : Les meilleures vacances que j’ai, c’est tous les week-ends à 150 km d’ici. Là-bas c’est mon monde. Mes racines. Le terroir et l’univers agricole. J’ai une très  bonne amie – très people – qui m’a dit «  toi, t’es un peu trop paysan ». J’ai trouvé ça très flatteur. Elle se reconnaitra. Je suis petit-fils de paysans bourguignons. J’ai passé mes 18 premières années dans une ferme, à respirer l’odeur des vaches. Ça a été un tel enrichissement ! Je sais que les vraies choses je les ai connues à cette époque-là. J’ai aussi vécu des vraies vacances seul et pas loin du tout, en retraite dans des monastères. C’est un voyage solitaire, c’est vraiment dépaysant. Donc ce n’est pas utile de partir loin, le voyage est dans nos têtes, lorsqu’on en finit avec nos rythmes au quotidien.

Pour autant, « couper » et partir loin, c’est découvrir un « ailleurs ». Quand on a la possibilité ou la chance d’aller loin, dans des endroits différents et de découvrir des cultures différentes, on ne parle pas la même langue, les contacts ne sont pas les mêmes… cela nous « nettoie » de nos habitudes.

Exister par rapport à des gens qui nous ressemblent c’est facile, mais exister par rapport à des gens qui nous ressemblent beaucoup moins, il n’y a pas meilleur enrichissement.

JLJ : La distance m’aide à la déconnexion. Le fait d’être loin, d’être dans une découverte de « l’étranger », met ma conscience en vacances. Tant qu’on n’a pas quitté la barrière de la 3G, c’est très dur de « couper » ! On peut passer des vacances pas chères et très bien : mon plus gros souvenir de déconnexion, c’était en famille, au Népal, pendant 1,5 mois. Des vacances pas chères, un trek en altitude, camping itinérant au milieu de nulle part… C’était en 1980. Des vacances improvisées et l’on se demande parfois si on a vraiment vécu ces moments. Par exemple une nuit, on voit arriver des enfants autour de notre tente. C’est le noir total. Ils se mettent autour du feu avec nous. On pense qu’ils vont passer le reste de la nuit avec nous.  Et puis non, les enfants disparaissent dans la nuit. Ils sont partis dans la montagne en pleine nuit et sont revenus le matin !

Y-a-t-il de longs préparatifs avant les départs ?

FM : Oh oui ! Et c’est essentiel !! Je prépare, je vais acheter des livres pour appréhender la culture. Les journées sont très rythmées car je sais ce que je vais faire… Et j’essaye de faire un maximum de choses. Tant que je suis valide, je bouge ! Et quand j’aurai besoin de vrai repos, j’irai passer des vacances plus tranquilles.

JLJ : Quand j’étais petit, j’étais roux ! Et ma peau ne supportait pas le soleil, alors je préparais tout : crèmes, chapeau, vêtements…. Maintenant je ne prépare plus. J’inverse les processus : au travail, j’aime bien que tout soit sûr. Mais pas en vacances. Lors des vacances en Corse, on a loué un vieux scooter à 400€. J’espérais qu’il tombe en panne pour voir… pour me débrouiller, pour attendre l’hélico de secours ! Mais il n’est pas tombé en panne !

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Parlez-nous de vos souvenirs de vacances …

JLJ : Les meilleurs souvenirs que j’ai sont plutôt les situations imprévues. Au Guatemala, on devait aller voir un marché et quand on est arrivé, l’armée avait pris le pouvoir. On s’est retrouvé entourés par un groupe peu sympathique, équipé de kalachnikov. Là on se demande si on prend des risques… s’il va nous arriver ce que l’on voit à la télé avec les prises d’otages. Et finalement, ça s’est bien passé car c’était quand même sécurisé. Ce n’était pas vraiment une galère.

FM : Je ne vais jamais dans des pays où il peut y avoir galère et prise de risque, mais j’ai connu de vraies frayeurs. Je suis monté dans un avion à Cuba pour un vol intérieur à destination de Trinidad. On monte par l’arrière comme le matériel militaire. On décolle… et on voit de la fumée qui sort de partout, tout le monde se met à crier… Inutile de vous dire que j’avais les mains moites ! Finalement tout est rentré dans l’ordre. Et puis quand on est en vacances, on relativise plus facilement.

JLJ : C’est drôle, quand on revient d’un endroit, on se dit qu’on n’est plus le même. Et c’est très surprenant de voir la rapidité avec laquelle on redevient les mêmes !

FM : Je trouve ça très vrai. On revient avec des grands principes. On se dit qu’on va s’en inspirer et puis au final on n’en parle plus. On est hyper conditionné et les vacances permettent de se déconditionner. On ne peut pas inscrire ça dans la durée, personne ne le fait.

Des souvenirs d’enfance à nous faire partager ?

JLJ : Je viens de Calais, au Nord de Lyon ! Là-bas, on se couchait quand on voulait et on se levait quand on voulait pendant les vacances. C’était les premiers moments de liberté. J’étais autonome. Ado, c’étaient les années VVF. Puis plus tard, j’ai été GO, moniteur d’escrime au Club Med.

FM : Moi, l’enfance c’est peu de vacances. C’est d’abord vacances à la ferme chez mon grand-père, c’est dépaysant la vie avec les cochons… Je conduis le tracteur à 11 ans ! Je fais le foin, la paille ! Les vacances en famille, c’était en hiver. C’était au Menuires, j’y suis allé pendant 10 ans. Le gouter autour du chocolat chaud quand on rentre des pistes…. Puis j’ai découvert la France, en voiture, entre 17 ans et 25 ans, avec ceux qui allaient devenir mes beaux-parents… Mon beau-père c’était mon prof, il m’a tout appris. On louait des gites. C’était très culturel (enseignants oblige…), et c’était inconcevable autrement.

JLJ : Mon premier vrai grand voyage c’était avec ma femme au Népal. J’avais 24 ans, c’était la première fois que je prenais l’avion.

Le top 3 de vos meilleurs souvenirs de vacances ?

FM : En un, mes dernières vacances, les parcs américains. Un rapport à l’espace incroyable ! Les dentelles de Bryce Canyon dans le Colorado, le coucher de soleil… Un sentiment de puissance car on domine l’espace, et d’impuissance car on ne maîtrise rien.

En deux, le temple d’Angkor au Cambodge. C’était magnifique par rapport à ce que ça représente. Je ne pratique pas la religion mais j’ai besoin de ce recul.

En trois : Pétra en Jordanie. Au bout d’un couloir d’une étroitesse dingue, le soleil perce et laisse apparaître un site extraordinaire, Casnay. J’ai été ému par la fragilité de ce site, mis en danger par les touristes.

JLJ : Le dernier souvenir magique que j’ai, c’était avec 3 de mes 4 enfants, à Key West, une soirée jet ski. Magique.

Il y a aussi la fois où je faisais du kayac, et je me suis retrouvé entouré de serpents.
Ou encore une autre fois en Egypte, le monastère Sainte Catherine au pied du Sinaï. Dans ce monastère, il n’y a que 20 places, et une longue liste d’attente pour que de nouveaux moines puissent y entrer ! Quand on est là, on sent le poids de l’histoire.

J’ai voulu acheter une photo en demandant à un moine s’il voulait bien faire quelque chose à mon icône. Il m’a regardé, son visage était plein d’amour, il touche l’image et il dit « Good Luck for the Family ». Tous mes enfants étaient scotchés. A chaque fois qu’on passe devant l’image on dit : « Good Luck for the family ». C’est un souvenir de vacances vraiment ancré pour nous tous.

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Les vacances idéales c’est quoi ?

JLJ : Le pôle, avec les brises glaces, à -40°C.

FM : Des vacances longues. Où que ce soit. En itinérance, à l’aventure. Je me souviens d’une rencontre, aux Etats-Unis, avec des retraités. Ils faisaient le tour du monde à leur manière, et m’expliquaient que pour économiser sur les billets d’avion et les valises, ils faisaient des escales improbables ! Pour voyager léger, ils n’avaient que des vêtements « jetables » qu’ils gardaient selon les températures ou qu’ils laissaient aux populations locales, pour avoir moins de poids en bagages. J’avais trouvé ça « énorme » cette liberté.

Comment organisez-vous vos vacances ?

JLJ : Quand tu as 4 gamins et que tu leur dis : « cette année, on va se faire les malteries en Ecosse », ils te disent qu’ils ne peuvent pas, qu’ils ont un stage, du travail…

Et quand tu leur annonces que finalement tu pars à Bali, soudainement ils s’arrangent pour venir. Donc je choisis mes vacances sous influence….

FM : Dans une précédente période de ma vie, c’était la maman de mes enfants qui choisissait les destinations. C’était son truc à elle, je n’avais pas mon mot à dire.

Aujourd’hui, c’est carrément cartésien et rationnel : avec ma femme, on fait chacun une liste de 3 destinations, et si par bonheur, il y a une destination en commun, c’est celle-ci qu’on choisit, et pour le moment ça marche tous les ans !

Quel est l’objet que vous prenez systématiquement avec vous ?

FM : Je suis même capable d’oublier l’appareil photo ! J’ai toujours préféré raconter les moments qu’à que les revoir en photos.

JLJ : Moi, c’est pareil je n’en prends jamais, je n’aime pas ça. Je suis plus dans le moment vécu. Le truc que je n’oublie jamais ce sont mes lunettes, ça fait déjà quelques années…

A la fin des vacances, reprenez-vous le rythme tout de suite ?

FM : Oui, des mon arrivée à St Exupéry, je me remets dans la vie quotidienne et dès le lendemain au travail, ce n’est pas une contrainte pour moi.

JLJ : Il y a quand même des endroits d’où l’on a plus de mal à rentrer. Mais je suis toujours content de revenir pour regarder mon courrier, voir si les arbres ont poussé… Je partage l’avis de Franck, on est amoureux de notre travail et des gens avec qui on collabore, donc la reprise est toujours facile !