Thierry Lahon, Vincent Covolo, Pierre Chambon, Laurent Duc et Marc Chabert. Photo © Fabrice Schiff

Par Benjamin Solly

Désormais engagés sous la bannière commune UMIH Nuit, les professionnels de la vie nocturne lyonnaise – à l’origine de l’association « Sauvez la nuit » – ont fait un point d’étape sur les grands enjeux auxquels ils doivent faire face entre Saône et Rhône.

« Il y a trois ans, c’est au bar du Sofitel que l’aventure avait commencé. » Pierre Chambon, vice-président du syndicat hôtelier UMIH n’a pas perdu la mémoire. Il se souvient de chaque étape, notamment du travail de fourmi qui a été mené pour réunir sous feu l’égide associative « Sauvez la nuit » les acteurs de la nuit lyonnaise. En 2010, l’ambiance était à l’individualisme entre des limonadiers  déboussolés et  menacés par deux documents réglementaires : une charte de la vie nocturne –  éditée par la Ville – unilatéralement coercitive et un arrêté préfectoral imposant une fermeture à 1h du matin pour les restaurants à ambiance et bars à ambiance. Après avoir fait front commun, les professionnels peuvent regarder dans le rétroviseur avec satisfaction.

« Nous avons aujourd’hui franchi la première marche », confirme Pierre Chambon. Le fruit d’une stratégie mise en place entre la corporation, l’Etat et la Ville. « Nous nous sommes d’abord immiscés dans les arcanes de la préfecture », rappelle Thierry Lahon, cofondateur de l’établissement àKGB. C’est en premier lieu l’ancien préfet Gérault qui a tendu l’oreille aux préoccupations de ces chefs d’entreprises en organisant des réunions trimestrielles. A l’origine frileuse, la Ville a embrayé en intégrant les professionnels au projet de réécriture de la charte de la vie nocturne. Le document, qui fait aujourd’hui consensus, a été signé le 15 mars dernier par 70 établissements. Une centaine d’autres emboiteront le pas vendredi prochain.

« Patrons douteux, réseaux mafieux… » Le milieu  de la nuit est aujourd’hui sorti des poncifs dénoncés par Thierry Mahon. Mais il doit faire face aux enjeux sur lesquels la vigilance des institutionnels ne faiblit pas : prévention de la délinquance, des conduites addictives, tranquillité des riverains. Autant de sujets sur lesquels les établissements veulent devenir « des plateformes de communication pour prévenir les jeunes. » A l’heure de l’alcoolisation massive et rapide – appelée binge drinking – l’enjeu recouvre une dimension bien plus forte que celle du vivre-ensemble : celle de la santé publique. Sur cet aspect, les acteurs de la nuit lyonnaise veulent jouer pleinement leur rôle.

S’ils sont aujourd’hui intégrés au processus de décision, notamment via une « cellule de la vie nocturne » qui agit sur la délivrance ou le retrait des Licence IV et les dérogations d’horaires tardifs ou via le « comité de pilotage partenarial » qui dessine les grands axes de la profession, les professionnels sont également force de proposition. Et de lobbying ! Au cœur de leurs revendications, le renforcement de l’arrêté interdisant la vente d’alcool à partir de 22h dans les épiceries, source selon eux d’alcoolisations périphériques, sur les parkings ou dans les rues de Lyon. «  Il faut voir l’état dans lequel certains jeunes poussent la porte de nos établissements », témoigne Pierre Chambon, au regard de jeunes dont l’inclinaison à la polytoxicomanie est de plus en plus forte.

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Autre cheval de bataille, celui de la responsabilisation des consommateurs. « Il faut arrêter de remettre systématiquement la faute sur les établissement », glisse fermement Pierre. Le problème de l’ivresse publique est d’ailleurs extrêmement difficile à gérer pour la police. «  Cela prend entre quatre et cinq heures pour interpeller une personne ivre, l’emmener à l’hôpital pour une batterie de tests puis la ramener au commissariat en cellule de dégrisement », détaille-t-il. Une solution qui ne reflète pas la réalité du terrain. « Si la Ville de Lyon applique, comme la Ville de Strasbourg, un arrêté punissant d’une contravention de 67 euros l’ébriété publique manifeste, cela en calmera certains », avance Pierre.

Parmi les nombreux points saillants, la lutte contre ce que la profession appelle la « para-commercialisation. » Des soirées, souvent dédiées aux abus, et qui se déroulent dans l’espace confiné d’un appartement moyennant participation aux frais. Des évènements commercialisés sous le manteau ou via les réseaux sociaux, qui représentent une concurrence déloyale pour les professionnels, soumis à des normes de sécurité et des coûts de fonctionnement lourds.

Les limonadiers mettent également l’accent sur une meilleure synchronisation entre l’horaire de fermeture des établissements et l’offre de transports en commun lyonnaise. «  Nous aimerions que l’amplitude soit renforcée à partir du jeudi. » Des métros et tramways circulant à partir de 4h du matin au lieu de 5h, et terminant leur service à 1h au lieu de minuit. Les professionnels estiment le nombre de noctambules qui écument la ville à partir du jeudi soir à 50 000 personnes par nuit. Le chiffre fera-t-il bouger le Sytral, qui regardera plutôt la pertinence économique d’une amplification de son offre ?

La corporation, qui revendique 500 entreprises pour 5 000 emplois à Lyon ne manquera pas de rester vigilante sur ses revendications. La période des municipales devrait permettre de renforcer les opérations de lobbying. Car depuis 2010, les anciens de la maison « Sauvez la nuit » ne font plus crédit.