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Par Aymeric Engelhard

L’une des sensations de la dernière Berlinale se nomme « Knight of Cups ». Avec son casting trois étoiles, son réalisateur sous perfusion spirituelle, son équipe technique réunissant les plus grands et Hollywood comme terrain de jeu pour toute expérimentation mentale et artistique, il y avait peu de chances d’être déçu. Mais ce n’est pas si facile que ça…

Rick (Christian Bale) erre mais il semble perdu. Il a besoin de se raccrocher à quelque chose,  là où les frasques l’ont éloigné du bon sens. Les relations tendues qu’il entretient avec son père et son frère le dévorent. Il plane, dénué de toute émotion. Muet. Et c’est vers les femmes qu’il se tourne, en recherche de catharsis. Toutes celles qu’il fréquente le poussent à l’introspection, le confrontent à son pessimisme. Elles donnent un sens à son existence. Et pourtant chacune n’est qu’un passage. Une étape. Rick étant finalement incapable de dépasser le caractère superficiel des relations et de répondre aux questions existentielles qu’elles représentent.

Il ressemble à Neil (incarné par Ben Affleck) d’ « A la Merveille ». Deux personnages mutiques, fuyards face à l’amour grandissant d’une femme et face aux responsabilités et conséquences d’un engagement. Il rappelle aussi Jack (sous les traits de Sean Penn) de « Tree of Life », autre fantôme urbain sans dialogue ou presque, en difficulté avec son passé et sa famille. Si le cinéaste Terrence Malick semble se répéter depuis trois films c’est qu’il se sent proche de ce type de personnage en conflit avec lui-même, en perpétuel questionnement. Et toujours sous le poids d’un regard divin. « Knight of Cups » constitue ainsi le troisième volet d’une sorte de trilogie dans laquelle son personnage dévoilait sa jeunesse (« Tree of Life », très autobiographique), puis sa position auprès des femmes (« A la Merveille »). Mais alors qu’il n’était qu’un second-rôle auparavant, il passe ici tête d’affiche. Afin de le mettre face au monde, et le monde dans sa version la plus faussée : Hollywood.

Ainsi, si les fiestas et autres folies s’enchainent de façon étonnamment démonstrative chez Malick, Rick reste perdu dans son univers mental et semble analyser chacune de ses aventures. Le cinéaste nous convie au plus près de cette errance mais sans jamais vraiment se permettre de jugement. Sa caméra flotte, virevolte sans accroches auprès des comédiens, s’affranchissant de toute limite, filmant de la même manière un conflit familial ou un strip-tease. C’est en off que les personnages s’exposent comme s’ils nous dévoilaient ce que leurs dialogues souvent superficiels ne disent pas. Et c’est magnifique. Comme toujours chez le vainqueur de la Palme d’Or 2011, l’expérience est unique. Un moment d’errance artistique fascinant. Avec une photographie phénoménale à l’aide de pas moins de cinq formats de film différents. C’est absolument grandiose.

A ceci près que cette fois-ci on commence à sentir l’artiste qui se répète. On le sent désireux de créer, ce qui est une bonne chose avec un tel talent, mais son inspiration s’en ressent. Aussi il est difficile de s’identifier à un personnage comme Rick, tout en intériorisation. Cela rend le long-métrage moins accessible que les précédents. Malick est un maître, il ne donne pas les clés de son œuvre si facilement. Mais est-ce vraiment un défaut lorsque l’on parle d’art ? Pas sûr.