Photos © Saby Maviel

Par Catherine Lagrange

Samedi 20 décembre 2014, c’est le grand jour. Le musée des Confluences ouvre enfin au public. Hélène Lafont-Couturier tient à déverrouiller elle-même les portes du grand nuage de verre et de métal. Dans l’entrée, les 92 membres de l’équipe du musée sont là, le souffle court.

A l’extérieur, ils sont là aussi, piétinant dans le froid. Une file de visiteurs qui attendent déjà, fiers d’être « les premiers » à découvrir l’intérieur de l’objet. Il y une lyonnaise, une africaine, une jeune turque venue spécialement d’Istanbul, une petite fille avec sa mère… La fillette vient embrasser Hélène. «  Tout le monde pleurait  ! » se souvient encore émue la directrice du musée des Confluences. Après des années de tension qui ont fait vaciller le projet plus d’une fois, ce moment est vécu comme un petit miracle. Il est vrai que cette ouverture était attendue depuis une bonne décennie. Dix ans de doute sur le concept du projet, sur son utilité réelle en période de disette des finances publiques, de critiques virulentes surtout sur le montage financier d’un « désastre » annoncé : un chantier pharaonique sur lequel plusieurs entreprises ont fini par jeter l’éponge, un calendrier maintes fois retardé, et puis, une addition multipliée par cinq, passant de 61 millions programmés à quelques 300 millions au final. Difficile dans cette ambiance de susciter l’envie du public… Pourtant, le miracle a eu lieu. «  Déjà, nous avons réussi à ouvrir à l’heure dite  » se félicite Hélène Lafont-Couturier. Une ouverture saluée comme une prouesse devant l’ampleur et la complexité de la tâche. Et puis le public a répondu présent, ignorant les critiques. En un mois seulement, 100 000 visiteurs se sont pressés sous le dôme de verre et dans les salles d’exposition du musée, s’arrêtant particulièrement sur le camarasaurus, le mammouth, ou encore les hommes barbus. Sans compter ceux qui se contentent d’entrer pour en comprendre l’architecture. Ou encore simplement profiter des tables de ses restaurants. A ce rythme, l’objectif annuel de 500 000 visiteurs sera dépassé au début de l’été. Depuis ce premier mois prometteur, l’afflux continue, avec des pics de 5000 visiteurs par jour le week-end. Et puis le calendrier des événements et manifestations accueillis dans les salles du musée louées à cet effet affiche déjà complet pour 2015. Les restaurants refusent du monde… Effet de la nouveauté ? La directrice du musée le sait, maintenant cette ouverture réussie, il faudra tenir sur la durée. Elle fait sienne la petite phrase que Michel Côté, son prédécesseur canadien : «  Ce n’est pas un musée qui se visite, mais qui se fréquente  ». Le public, séduit, semble l’avoir compris si l’on en croit le nombre de pass annuels déjà vendus au guichet. Alléché par la promesse des six expositions temporaires qui vont se succéder.

«  Veillez toujours à rester sourde  ! »

Hélène, elle, passe tous les jours dans les salles, incognito, pour prendre le pouls du navire. Le week-end, il lui arrive même de conduire personnellement les visites. «  Il est capital de ne pas se couper du public  » considère-t-elle, « on a besoin de le comprendre et pour cela, il ne faut pas rester dans son bureau  ». «  Et puis, ça me permet d’avoir un retour immédiat, de tester les installations, et de modifier certaines choses  ». Une jeune femme reste bouche bée devant les vitrines des oiseaux et des papillons. «  Je n’y connais rien, mais maintenant, je n’ai qu’une envie : commencer à m’y intéresser  ». Hélène prend la petite phrase saisie au vol comme une victoire. «  Beaucoup de gens doutaient avant l’ouverture  » reconnaît-elle, «  on ne comprenait pas très bien ce qu’on allait mettre dans ce musée. Allier la connaissance à l’art, c’est un concept nouveau et assez déroutant en France  ». Malgré la houle et les mauvais augures, elle n’a jamais douté, gardant en mémoire le conseil que lui avait glissé son directeur des études à la sortie de l’Ecole du Louvre : «  Veillez toujours à rester sourde  ». «  Dans ces moments-là, il faut rester connectée sur sa mission, se concentrer sur l’essentiel et ne pas entendre le reste  » explique le capitaine du navire qui a réussi à tenir la barre ainsi pendant quatre ans. C’est en pleine crise, en 2011 qu’Hélène Lafont-Couturier a été sollicitée pour conduire l’embarcation. Michel Côté, à l’origine du concept de ce musée jusqu’alors inédit en France venait de retraverser l’Atlantique pour retrouver son Québec. Hélène venait, elle, de s’installer à Lyon pour prendre la direction des musées gallo-romains à la suite de Jacques Lasfargues. «  Tout le monde me mettait en garde, mais j’ai saisi cette proposition comme une chance formidable, séduite par l’idée d’un musée qui ouvrirait les portes du monde  ». Un véritable défi pour cette spécialiste de la peinture du XIXème qui, en sortant de l’Ecole du Louvre et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a construit son parcours de conservatrice à Bordeaux, au musée  des Beaux-Arts, puis au musée Goupil, au musée d’art contemporain avant de prendre la direction, à la demande d’Alain Juppé, de l’ensemble des musées d’Aquitaine. Hélène Lafont-Couturier, dirigeait la Cité de l’immigration à Paris, lorsqu’elle a été appelée à Lyon, sa région d’origine (elle est née à Montbrison il y a 54 ans). Au premier jour de l’ouverture, Michel Côté a été l’un des premiers visiteurs du musée des Confluences. Emu par la naissance de celui qu’il avait conçu au début des années 2000, le directeur du musée des civilisations de Québec a même scellé un partenariat avec le musée lyonnais.