Par Jean-Marc Requien

« Jacques est mort », c’est votre ami et voisin Laurent Colin qui m’a annoncé la triste nouvelle. Nous nous doutions bien depuis juillet que vous n’alliez pas fort. Mais vous saviez tellement donner le change.

Pendant ce mois de canicule, les choses s’étaient dégradées. J’imaginais bien que les allers-retours à l’hôpital devaient vous être insupportables. Vous sembliez revenir en forme à chaque retour et vous vous rendiez tant bien que mal à votre cantine qu’était devenu depuis si longtemps « le Bellecour », mais ces derniers jours le cœur n’y était plus. Le corps, sans doute, non plus. Vous auriez dû fêter vos 95 ans le 22 octobre.

Vous êtes à juste titre le peintre plus célèbre de Lyon. Et bien au-delà. Un peintre reconnu et célébré de son vivant. Balthus n’affirmait- il pas que nous tenions avec vous l’un des plus grands peintres français.

Votre palette avait considérablement évolué au cours de ces 70 ans où vous n’avez cessé de peindre. Bien sûr comme tout un chacun, j’admirais le peintre mais c’est aujourd’hui l’homme que je vais regretter. L’homme qui, il y a quelques mois seulement, nous récitait la 1ère page de « la guerre des Gaules » et un magnifique poème d’Aragon au cours d’un énième déjeuner.

Nous avions pour points communs d’avoir été, à une génération d’intervalle, des élèves de Vieilly que nous vénérions l’un comme l’autre. Vous étiez également, comme moi, un grand admirateur de Paul Philibert-Charrin. Vous affirmiez même (avec sans doute une pointe de coquetterie) qu’il fut le meilleur de la génération sanziste qui comprenait Truphémus, Philibert-Charrin, Fusaro, Sanner, Cottavoz, Bravard, Paul Clair… excusez du peu !

Nous nous retrouvions souvent avec Alain Roche et Laurent Colin pour des déjeuners au « Bellecour » où votre humour ravageur et néanmoins bienveillant nous bluffait.

Et quelle mémoire ! Vous nous régaliez de vos souvenirs toujours évoqués avec humilité et drôlerie.

Avec vous, nous perdons sans doute, avec Paul Gauzit, le dernier témoin d’un monde désormais évanoui. Le monde des Planchon, Maréchal, Michaud, Chartres, Vieilly, Chancrin, Deswartes, Gantillon Mermillon, Merieux, et combien d’autres, André Mure, Chardère, Déroudille, J.J Lerrant… Un monde qui s’est inventé en respectant celui qui l’avait engendré. Comment ne pas regretter votre disparition ?

Je peux bien vous le dire maintenant : chaque fois que je vous quittais sur le pas de porte du Bellecour (vous vous offusquiez lorsque l’un de nous vous proposait de vous raccompagner en voiture jusqu’à votre atelier de la rue Clotilde Bizolon. « Vous n’y pensez pas ! Ça va, ça va ! il faut bien que je fasse un peu de sport), lorsque je voyais votre silhouette fragile et bringuebalante s’éloigner, je ne pouvais m’empêcher de penser que ce repas partagé était peut-être le dernier. Et puis, le mois suivant, nous nous retrouvions toujours avec la même bonne humeur, le même bonheur, le même plaisir….

Voilà, c’est fini. Nous sommes nombreux à être tristes comme nous le sommes tous lorsqu’un ami disparaît. Mais vous étiez pour moi, beaucoup plus qu’un ami : un exemple, une référence, un maître.

Me voilà désemparé et je crois bien que je ne retournerai jamais au Bellecour.