Photo © Victoria Nowak

Par Baudoin Wisselmann

Dentiste, écrivain, homme politique, officier de marine, dessinateur, tireur, pêcheur à la mouche, historien, archéologue, voilà l’incroyable curriculum vitae d’André Blanc qui participe à nouveau au salon Quais du Polar.

Né en 1945, André Blanc n’est pas un écrivain de polar singulier. Dentiste retraité, on pourrait légitimement s’attendre à une vie confortable et bien rangée, la réalité est tout autre, passionnante. Elevé par des enseignants dont un père agrégé d’anglais, sa jeunesse est tournée vers l’Allemagne. Ses parents « un peu fous mais géniaux » échangent régulièrement leurs maisons de vacances avec des Danois ou des Allemands, et le jeune André y sera même envoyé au lycée. La volonté de son père fut de davantage connaître la Germanie et les pays de l’Est, où le traumatisme des conflits était encore prégnant. « On a toujours la version anglo-saxonne de la guerre, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé à l’est ». Montrant des tableaux accrochés dans le salon, il révèle que ce sont ses réalisations, qu’il dessine beaucoup, et qu’il est sur un projet de bande dessinée basée sur ses romans. Scolarisé au lycée Ampère, il rejoint ensuite la fac dentaire, et sert dans la marine en tant qu’officier lors de son service militaire. « Uniforme croisé bleu marine, la casquette, les filles qui chavirent à 25 ans parce qu’on est beau comme un jeune premier », dit-il avec nostalgie. Suivant les pas de son père, un temps adjoint auprès de Louis Pradel, père et fils le seront avec Francisque Collomb, et André sera réélu avec Michel Noir, affecté alors au budget et au contrôle de gestion. « Une belle époque, c’était un maire d’enfer, mais avec ses ennuis juridiques et l’arrivée de Raymond Barre, j’ai démissionné », dont la prétention et les divergences politiques l’éloigneront définitivement de la scène politique. Un milieu auquel il reste lié, son écriture en est très inspirée, et dont il dénonce les travers et la corruption.  Parallèlement, André Blanc est un passionné d’archéologie, il s’est spécialisé dans le Vème siècle, le paléochrétien, le moyen-âge, et a été l’auteur d’une thèse sur les nécropoles mérovingiennes de Lyon. Grand lecteur, c’est sa femme lassée de l’entendre se plaindre de la médiocrité des livres, qui le met au défi d’en écrire un. André Blanc se lance donc dans l’écriture : « c’est là que les ennuis commencent, parce que c’est tout sauf simple l’écriture ». Encore sans éditeur, il envoie son premier manuscrit au prix du Quai des Orfèvres et il lui manquera une voix pour l’emporter. Après l’épuisante et vaine course aux éditeurs, il confie ce travail de recherche à l’agence littéraire de Pierre Astier à Paris, « Astier-Pécher ». C’est donc la maison Jigal à Marseille qui éditera ses 3 romans, dont un quatrième prochainement. Cette série est menée par l’équipe du commandant Farel, dans « Tortuga’s Bank », « Farel », et le troisième opus, « Violence d’Etat ».

Un romancier indigné, presque engagé

Dans ce dernier, il confirme l’avoir orienté politiquement, et avoir pris parti contre le gouvernement actuel, en témoigne le titre très évocateur ainsi qu’une citation de lui placé avant la page de titre ; quelques mots lourds de sens qui font office de prolégomènes à l’ouvrage tout entier : « Le grand danger pour les libertés individuelles ne vient pas de ceux qui commettent des délits, mais de la réponse que l’Etat apporte à ceux-ci. ». Son expérience dans la politique et ses liens avec des fonctionnaires de polices donnent surement une certaine légitimité au contenu, un terrain pour lui d’expression et d’indignation : « Je me sers d’une intrigue policière comme fil rouge, c’est mon alibi pour montrer la société de nos jours. On ne se rend pas compte qu’on a un président capable d’activer le feu nucléaire, mais qui s’inquiète pour ses cheveux blancs et congédie sa compagne par communiqué AFP, c’est un spectacle affligeant ».

Il accentue cette exaspération plus loin, à l’évocation d’un passage de où son personnage central, Farel, dénonce la loi française sur le renseignement : « Je ne supporte plus qu’on prenne ces lois d’exceptions, nous faisons la même erreur qu’aux Etats-Unis où ils peuvent vous mettre en prison sans grandes explications, […] et puis le type qui a envie de se faire sauter, il n’en a rien à faire de la déchéance de sa nationalité » ( il éclate de rire ). C’est ce qui se dégage fortement de Farel, héros malgré lui, un ancien commando dont le passé reste flou mais qui dévoile peu à peu toute sa dureté, celle d’opérations ultra-violentes dans lesquelles il semble avoir laissé des frères d’armes, et une partie de lui-même. On sent ce personnage torturé d’un fort ressentiment, celui du flic qui, bien qu’animé par de nobles valeurs et formellement attaché à la loi, s’efforce de lutter contre la criminalité, mais en ayant la conviction de servir les intérêts de plus grosses crapules encore, tirant les ficelles de « l’Etat profond ». Quand vous demandez à un policier ce qu’est un assassin, il vous répond : « c’est un honnête homme qui est passé à l’acte. Je lui ai rétorqué que jamais je ne tuerai quelqu’un, mais j’ai entendu : tu n’en sais rien, ça peut t’arriver. J’essaie donc de montrer que le pire des assassins peut être un bon père de famille, que le type peut aimer follement une femme et être une vraie crapule ».

Des déclarations qui vous abasourdissent mais qui prennent un tout autre sens dans ce roman, notamment au travers du personnage de Lazar Varlamov. Un mafieux russe, une brute attachante lors de son dialogue avec Farel, deux hommes droits. Lazar est le premier suspect entrant en scène. Il dirige une entreprise de pompes funèbres dont le corbillard provoque un accident terrible sur le périphérique lyonnais. Un camion citerne, s’embrase ne faisant de la scène qu’un immense brasier, mais révèle une fois consumé, un cercueil rempli de poudre blanche et de fusils d’assaut. Soupçonnant d’abord un simple trafic de type Go Fast, l’enquête va mener Farel à démasquer une corruption à grande échelle et dans les plus hautes sphères du pouvoir. La froideur et l’extrême efficacité du récit plonge le lecteur dans le doute, dans l’effroi de la réalité du monde des élites, l’obligeant alors à dévorer chaque ligne en espérant trouver au fil des pages ce pincement, ou cette impression de chute en arrière qui vous extirpe d’un mauvais rêve. Trame d’autant plus troublante qu’André Blanc affirme avoir vérifié avec des professionnels, que la description des armes, des autopsies, des procédures, du blanchiment d’argent, était parfaitement cohérente.

« Violence d’Etat », par André Blanc
Editions Jigal – 19 euros