Propos recueillis par Morgan Couturier

La tête encore à Moscou, le kinésithérapeute basé à la Clinique de la Sauvegarde Alexandre Germain peine encore à réaliser le parcours de l’Equipe de France. La médaille dans la poche, ou déposée au coin du lit, ce membre du staff français savoure ces instants uniques, des souvenirs plein la tête. Ceux d’un champion du monde.

Deux semaines après le sacre mondial de l’Equipe de France, comment vivez-vous votre nouvelle célébrité ?
Je ne m’attendais franchement pas à ça, c’est certain ! L’idée, quand je rentre, c’était de fêter ça en famille et surtout, de prendre deux trois jours à la maison pour souffler, prendre conscience de tout ça et se reposer. Mais pour l’instant, je n’ai ni le temps de récupérer physiquement ni émotionnellement. On emmagasine, la fatigue est en train d’arriver, je le sens.

Et mentalement, étiez-vous préparé à ce changement de statut ?
Pour être honnête, je m’y étais préparé depuis le début. Quand je suis parti de la maison, je ne partais pas à la Coupe du Monde, je partais gagner la Coupe du Monde. Dans nos têtes, on était préparé à ça. Après, la ferveur populaire, prendre conscience qu’on est champion du monde, que nos noms apparaissent sur le palmarès, ça fait bizarre. Au départ, je disais non, ce sont les joueurs qui sont champions, mais on nous a bien dit, vous faites partie de l’équipe championne du monde ! Petit à petit, on va atterrir et savourer. Les sollicitations donnent l’impression qu’on a changé de statut. Mais qui n’aimerait pas ça ?

« Pour l’instant, je ne redescends pas sur terre »

Comment vit-on le retour à la vie normale ?
J’aimerais bien y revenir. Mais ce n’est pas encore le cas, parce qu’il y a les médias, les amis avec lesquels nous fêtons ça. Pour eux, toucher la médaille, fêter ça avec un champion du monde, c’est énorme ! Alors pour l’instant, je ne redescends pas sur terre. La semaine dernière par exemple, je vais faire mes courses et de nombreuses personnes commençaient à me regarder, à baisser la tête. Je me demandais ce qui se passait. Puis à l’entrée, il y avait un présentoir avec tous les journaux et j’ai vu que j’étais en première page. Tout ça mis bout à bout, j’ai du mal à retrouver la vraie vie.

Les joueurs ont souvent évoqué le fait que le temps était long, à Istra. Vous partagez cette idée ?
Il y a beaucoup de choses qui ont été dites à ce sujet. Il y avait la vision de la presse et ce que nous, nous avons vécu de l’intérieur. C’était long, oui, peut-être les premières semaines mais on n’était pas là pour faire du tourisme. Certaines sélections étaient dans un lieu un peu plus ouvert, plus touristique. Il fallait savoir ce que l’on voulait. Tout ça a été réfléchi avec un objectif unique, gagner la Coupe du Monde !

Donc vous n’aviez pas le temps de vous ennuyer ?
Nous, les kinés non, parce qu’on avait du travail tout le temps. Les joueurs peut-être à certains moments. Mais ils savaient qu’ils étaient là pour une chose : être champion du monde. Alors passer 57 jours en autonomie pour un objectif comme celui-ci et avec le résultat que l’on a… (Il profite). Ce n’était pas comme si nous étions en vase clos avec une mauvaise ambiance. D’ailleurs, c’est peut-être ce qui nous a aidé à avoir des moments de joie, de partage. Ces 57 jours, ils sont passés à 2000 à l’heure. Il n’y a eu aucune prise de tête entre les joueurs. C’est quelque chose qu’il faut signaler. Je n’ai jamais vu une telle ambiance. Le soir de la finale, on en parlait tous ensemble. Nous sommes champions du monde, mais mieux que ça, on est une vraie famille.

De l’extérieur, on a l’impression que cette équipe n’a jamais connu le stress ?
(Il confirme). Ce n’était pas un excès de confiance ou de l’insouciance. On savait ce qu’on était capable de faire. Et on savait que nous pouvions le faire. Surtout, au fond de nous-même, nous étions convaincus que nous allions le faire.  Chaque match, on se disait, c’est qui le prochain ? Nous étions sûrs de notre force. On savait que c’était un match de haut niveau, qu’on pouvait perdre mais on savait qu’on était fort individuellement et collectivement. A mon niveau, je n’ai jamais eu peur. (Il insiste) On a été mené dix minutes dans cette Coupe du Monde ! Dix minutes !

C’est vrai que le parcours de l’équipe de France fut relativement tranquille…
Ce sont des choses que la presse devrait relater peut-être un peu plus. Quand on regarde au niveau des stats, onze buts, ça n’a jamais été vu depuis plus de 20 ans, aucune prolongation, mené dix minutes dans toute une compétition, je crois que ça n’a jamais été fait ! Qu’est ce qu’il faut de plus pour que l’on fasse un beau champion du monde ?

Vous êtes un peu les confidents des joueurs. À quel moment le groupe s’est-il dit que vous pouviez la gagner ?
On ne s’est jamais dit ‘‘on peut ou on va être champion du monde’’. Mais on se le disait intérieurement. Il y a peut-être l’Argentine qui a fait que… Parce qu’émotionnellement, il y a eu des retournements de situation, c’était le premier match à élimination direct… Il y avait le fait de se dire que le soir même, on pouvait être en France, alors là oui, on a commencé à rentrer dans le vif du sujet. Après, ce match, on s’est dit que plus rien ne pouvait nous arriver. Mais on ne s’est jamais dit ouvertement que nous allions être champions du monde. On s’est concentré sur le quart, puis sur la demie, puis sur la finale.

« Ces 57 jours sont passés à 2000 à l’heure »

Alexandre Germain embrasse la Coupe du Monde, dans les vestiaires du stade de Loujniki, après la finale remportée par l’Equipe de France.

Quand on est kiné, prépare-t-on la finale différemment des autres matchs ?
Non ! La veille, on faisait les mêmes soins. Dans le vestiaire avant le match, je me suis fait la réflexion, c’est qu’on a fait la même chose, avec la même rigueur, mais sans avoir le bras qui tremble, le strap qui part à l’envers parce que l’on stresse. C’était comme si on jouait un match amical. Nous n’étions pas pris par l’enjeu. Personne ! On ne se rendait pas compte de ce que l’on vivait. Il n’y a que quand on soulève la Coupe du Monde, qu’on se dit que non, ce n’était pas un match ou un tournoi comme les autres.

À ce propos, Kylian Mbappé était-il blessé lors de la finale, comme l’évoque l’Equipe ?
On entend plein de choses se dire et il faut laisser parler. Il s’est passé des choses, mais sur le terrain, vous ne l’avez pas vu blessé ? Pour la demi-finale, il n’a pas semblé diminué, et pour la finale, encore moins.

Revenons à cette finale. Au coup de sifflet final, est-ce qu’on comprend ce qui se passe ?
(Il réfléchit). À des moments, on est sur la pelouse, on regarde tout ce stade autour de nous et on se dit que l’on est en finale de Coupe du Monde. Le trophée est là, il est à nous. J’ai pu vivre une accession en National avec Villefranche, la joie post-match, c’est la même. C’est une histoire de potes. Mais à un moment donné, il y a une prise de conscience de se dire, le trophée, là, ce n’est pas le même. C’est le Graal ! Que rêver de mieux ?

Vous attribuez-vous une part de mérite ?
Le mérite revient aux joueurs et au coach.

Et pas à vous ?
Si bien sûr. Mais c’est 0,5%, 1%. Il y a une petite part qui me revient, c’est certain, mais on a beau faire les meilleurs soins du monde, si derrière les joueurs ne font pas le boulot, il ne se passe rien. Ce sont eux qui font tout. On a une petite part de mérite, mais une petite part quand même.

« En finale, il n’y a que lorsqu’on soulève la Coupe du Monde, qu’on se dit que non, ce n’était pas un match ou un tournoi comme les autres »

A votre retour en France, comment vit-on le défilé sur les Champs ?
C’est vraiment là qu’on prend conscience de ce qui se passe. Avant, c’était une fête entre nous, celle du groupe, des familles. On sait qu’on est champion, mais on ne matérialise pas encore ce qui se passe. On avait beau nous le dire, voir quelques images à la télé, ça reste factice. Mais une fois arrivé sur le tarmac à Roissy, là, on se dit ‘‘Ah ouais !’’.  (Il souffle) Je n’ai pas de mots pour ça. C’est incroyable toute cette ferveur populaire. Quand on est sur les Champs et qu’on voit ça… (Il souffle à nouveau). J’ai encore le bruit dans les oreilles, c’est fou ! Mais je pense qu’on n’a pas assez vécu ce moment avec le public.

C’était trop rapide, comme ont pu l’évoquer certains médias ?
Trop rapide oui, mais à la fois, c’était le temps idéal, parce que personnellement, j’avais peur.

Peur de ?
Avec tout ce qui s’est passé ces dernières années, ce qui aurait pu se passer…  On a commencé à recevoir des projectiles à un moment donné. Si ça part vraiment en cacahouètes, qu’est-ce qui se passe ? C’était une belle ferveur, mais on ne sait pas… J’étais à la fois frustré de ne pas avoir plus vécu ça avec le public et à la fois content d’avoir fait vite.

Cette Coupe du Monde, vous l’avez embrassée, comment est-elle ?
Elle est lourde, elle est belle, elle brille. C’est magnifique ! J’aurais aimé passer plus de temps avec, comme tous, je pense. Sur le moment, on se dit que nous sommes peu de personnes à l’avoir touché. Maintenant, on attend la réplique qui va arriver à la maison d’ici peu. On aura notre Coupe du Monde.

Avez-vous préparé un espace attitré pour la recevoir ?
Je pense que je vais la garder un petit moment, mais j’ai tellement peur qu’un jour, je me fasse cambrioler que je pense qu’elle finira dans un coffre (rires).