Propos recueillis par Paul Chetaneau

L’inspecteur d’académie et directeur académique des services de l’Education Nationale du Rhône revient pour Lyon People sur les principaux changements apportés par l’Education Nationale, en particulier sur la réforme du bac, vivement contestée cet été par le corps enseignant.

La rentrée 2019

Quelles sont les grandes lignes de la rentrée 2019 dans le département du Rhône, en termes d’effectifs et de classes ?
Le département du Rhône se caractérise par une première chose, c’est qu’il continue sa hausse démographique, aussi bien dans le premier degré que dans le second degré. Une caractéristique un peu atypique, puisqu’au niveau national, la tendance est plutôt à une baisse des effectifs dans le premier degré alors que nous, nous continuons de progresser. Nous attendons presque 1000 élèves de plus lors de la rentrée 2019. Et pareil dans le second degré, puisque nous attendons 1300 élèves supplémentaires au collège et que nous allons rester stables au niveau des lycées. En conséquence, nous avons bénéficié bien-sûr, d’une dotation supplémentaire.

Comment est gérée cette hausse démographique ?
Le Rhône est un département qui connaît une très grande hétérogénéité de population. Le département scolarise 30% de sa population dans l’éducation prioritaire. Ainsi, nous faisons vivre la mesure de justice sociale, laquelle consiste à mettre en place pour les CP et CE1, des classes dites « 100% réussite », qu’on appelle plus  communément les classes dédoublées, avec des effectifs qui varient entre 12 et 13 élèves. Cette mesure a été mise en place à la rentrée 2017, de manière très progressive. A la rentrée 2018, nous l’avons fait sur les CP de l’éducation prioritaire et avec une toute petite partie des CE1. Concernant la rentrée 2019, nous l’avons généralisé à tous les CP et tous les CE1 de l’éducation prioritaire. Ça, c’était la grande priorité. Nous nous appuyons sur deux éléments : en premier lieu, des résultats probants puisqu’en allant dans les classes, on voit des élèves sont rentrés dans la lecture et la compréhension. Le deuxième point, c’est que nous travaillons avec deux équipes de recherche sur la pédagogie, lesquelles sont chargées de suivre ces écoles, pour qu’à un moment donné, on puisse avoir des résultats qui s’appuient aussi sur des travaux scientifiques.

En parlant de justice sociale, vous semblez très concerné par la question du handicap…
La grande priorité c’est la justice sociale, la deuxième priorité c’est l’école inclusive. Que ce soit au premier ou au second degré, nous nous intéressant à comment les élèves peuvent être accueillis dans nos écoles, et ce, malgré leur handicap, dans le cas où leur handicap le permet. Nous avons donc créé de nouveaux dispositifs de manière à pouvoir accueillir les élèves qui sont en situation de handicap, tant dans le premier degré, que dans le second. Le projet d’école inclusive existe depuis la loi de 2005 mais il y a une volonté d’aller encore plus loin, notamment de la part du ministère, qui a souhaité transformer l’accompagnement, assuré par des contrats de droit privé, en des contrats de droit public, qui s’inscrivent dans la durée. Désormais, ce sont des contrats d’une durée de 3 ans renouvelables une fois pour passer en CDI. Cela signifie qu’au fur et à mesure, nous accompagnons ces personnes par de la formation et nous augmentons la qualité de la réponse apportée.

En des termes très concrets, quelles sont les mesures prises dans le cadre de l’école inclusive ?
Un exemple de mesure très concrète, nous avons créé à la rentrée 2018 et poursuivi à la rentrée 2019, un enseignement élémentaire pour enfants autistes à Vaulx-en-Velin au sein de l’école La Beauverie. Elle fait partie des cinq unités qui ont été créées nationalement, ce qui montre l’effort qui est fait en ce sens. Avec cela, il y a tout le travail qui est fait localement, en matière d’accompagnement des unités locales d’inclusion scolaire et que l’on a développé.

Vous travaillez également avec des unités externalisées ?
En effet, nous travaillons avec des établissements spécialisés pour permettre à des enfants qui sont dans ces établissements, de venir. On est un peu plus dans un concept d’intégration, même si le but est d’arriver vers l’inclusion. Le but est de permettre à des enfants d’externaliser une classe pour la mettre dans une école ou dans un collège.

En juin dernier, l’académie de Lyon a installé un comité stratégique dans le but de faire rentrer l’école dans l’ère du numérique. En quoi cela consiste-t-il ?
Ce sont des éléments qui sont en évolutions permanentes. Le numérique évolue rapidement. L’objectif pour nous, avec les collectivités, est de définir comment accompagner le recours au numérique, d’améliorer la qualité de son apprentissage et son efficacité, tout en évitant la fracture numérique qui peut exister en fonction des territoires.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Concernant le numérique, nous avons des assistants de langues étrangères et pour garantir le souci de justice, ces assistants de langues étrangères se mettent en visioconférence avec des écoles, ce qui permet d’avoir un échange avec un locuteur natif et de mieux cerner l’importance de l’apprentissage d’une langue étrangère. Dans ce cas, il ne s’agit pas de le montrer comme une discipline scolaire, mais comme un outil de communication.

Il y a également ce qu’on appelle la classe inversée ?
C’est exact ! Avec la classe inversée, les élèves ont le cours avant même que celui-ci leur soit présenté. L’enseignant les accompagne sur les notions sur lesquelles ils ont buté. Les élèves viennent avec des questions plutôt que pour recevoir un cours.

Le numérique peut-il créer de nouveaux automatismes ?
Il y a évidemment des automatismes à mettre en place. La question est de savoir comment le numérique peut favoriser le travail sur l’automatisation, en particulier sur l’apprentissage de la lecture. Nous sommes en train de travailler avec Aix-Marseille qui a un laboratoire de recherche là-dessus. Nous nous orientons vers un outil qui permettrait, pendant qu’un groupe d’élèves travaille avec un enseignant, qu’un autre groupe travaille sur l’automatisation, grâce aux nouveaux outils numériques.

La fuite vers l’enseignement privé est-elle endiguée ou s’accélère-t-elle encore plus ?
Il y a une stabilité dans le rapport public/privé. Le département est en hausse sur le plan démographique mais les deux systèmes s’accroissent  au même rythme et la proportion public/privé reste à peu près stable.

La réforme du bac

Cet été, on a beaucoup entendu parler de la réforme du BAC. Quel est votre opinion sur cette réforme ?
C’est une réforme qui a été pensée par le ministre, avec la volonté de sortir d’un modèle dans lequel il y aurait des filières qui ne préparaient pas à la réussite dans l’enseignement supérieur. La question était de savoir pourquoi un élève faisait un bac S, si c’était pour devenir avocat ? Mais à l’opposé, est-ce que pour être médecin, il ne faut que faire que des maths, de la physique et des SVT ? Le métier de médecin n’est pas aussi un métier dans lequel nous exerçons un travail sur les humanités ? Je crois que le but véritable de cette réforme est de permettre à des jeunes de faire des choix qui leur permettent de réussir dans l’enseignement supérieur. Le lycée, quel que soit le lycée d’ailleurs, doit préparer la réussite dans l’enseignement supérieur mais aussi l’insertion professionnelle. C’est la principale problématique.

« Le monde de l’entreprise n’attend pas des gens qui sont capables de travailler sur une semaine, mais plutôt des gens qui travaillent sur la durée et qui s’inscrivent dans cette idée d’efforts constants ».

 N’est-ce pas le faciliter ?
Le bac est en train aussi de se modifier, avec l’ambition de donner une place plus grande au contrôle continu, de façon à ce que tout ne se joue pas sur une semaine. On voit très bien que certains jeunes perdent totalement leurs moyens en une semaine, alors qu’avec cette réforme, c’est tout un travail qui va s’inscrire dans la durée. Le monde de l’entreprise n’attend pas des gens qui sont capables de travailler sur une semaine, mais plutôt des gens qui travaillent sur la durée et qui s’inscrivent dans cette idée d’efforts constants.

La FCPE attaque : « C’est une réforme qui a été construite à l’envers. On a le sentiment que tout a été conçu pour répondre au fonctionnement particulier de l’enseignement supérieur. C’est, ni plus ni moins, le chemin d’un système éducatif de plus en plus sélectif et compétitif ». Quelle réponse pouvez-vous apporter ?
Je répondrais que si on estime que le fait de tirer au sort des élèves pour rentrer dans des formations était le procédé le plus juste, j’en serais le premier étonné ! Ce qui importe, c’est comment un jeune construit la formation qui va l’amener à la réussite dans l’enseignement supérieur. Je voudrais simplement rappeler le taux d’échec en première année de licence. Les jeunes doivent arrêter de penser uniquement au baccalauréat mais plutôt voir le baccalauréat comme une étape intermédiaire. Le parcours, c’est 2nde, 1ère, terminale et première année d’université ou de grandes écoles. Il y a bien un vrai parcours qui est en train de se construire.

Ces chambardements sont-ils la conséquence de la modernisation de certaines professions ?
Les jeunes doivent savoir dans l’enseignement supérieur, ce qu’on attend d’eux, ce n’est pas  simplement des connaissances, mais également une capacité d’apprentissage. Il est vrai, dans certains cas, les métiers d’aujourd’hui ne seront peut-être pas les métiers de demain. D’autres vont continuer à exister. Mais il y a quand même beaucoup de métiers qui vont fortement évoluer. Dès lors, on veut que les lycées s’intéressent à la réussite de leurs élèves dans l’enseignement supérieur et qu’inversement, l’enseignement supérieur s’intéresse aux parcours des élèves. Il y a un objectif qui a été fixé, porté par plusieurs gouvernements d’ailleurs, qui est d’avoir 50% voire 60% des élèves d’une tranche d’âge qui obtient un diplôme dans l’enseignement supérieur. C’est devenu un défi par rapport à une mondialisation de l’économie !

Votre académie a été touchée par la grève des correcteurs. Comment avez-vous géré la situation ? Peut-on parler de « prise d’otage » à propos des bacheliers qui n’ont pas eu accès à leurs résultats ?
Dans l’académie de Lyon, je pense que nous avons su gérer cette situation avec beaucoup d’intelligence et de compréhension aussi. Je peux comprendre qu’il y ait des personnes qui ne comprennent pas encore toutes les réformes. Il y a tout un travail de pédagogie à mettre en place. Mais je crois que le bac s’est bien déroulé. Nous avons le nombre de surveillants nécessaires, et toutes les copies ont bien été corrigées. Pour moi c’est le point clé ! Certes il y a eu des retards dans la remontée des données, mais je pense que dans chaque cas, c’est l’intérêt de l’élève qui a primé.

Vous comprenez qu’on puisse retenir la copie d’un élève ?
Toutes les copies ont été corrigées et ont bien été rendues.

Selon vous, la réforme a-t-elle été mal comprise ?
Dans tout changement, il y a nécessairement des interrogations, quel que soit le métier. Dans le département du Rhône, en accord avec la FCPD, nous avons organisé cinq réunions afin de  rencontrer les parents d’élèves de chacun des lycées et de chacun des collèges, publics ou privés. Au cours de ces réunions, nous avons répondu à toutes les questions qui étaient posées. On sent très bien qu’il y a des interrogations. Pour certaines personnes, il s’agit d’expliquer pourquoi il faut changer, alors que pour eux, le système qu’il y avait avant fonctionnait parfaitement. C’est important d’expliquer pourquoi on a fait ces évolutions, et quels en sont les intérêts.

« C’est important d’expliquer pourquoi on a fait ces évolutions, et quels en sont les intérêts »

N’est-ce pas une question d’écart générationnel ?
Quand on regarde les enseignements de spécialité choisis par les élèves, et d’une certaine façon par la famille, on se rend bien compte que la réforme est appropriée, parce qu’on n’est plus dans la reproduction intégrale des anciennes filières de formation. Au niveau national, 47% des élèves ont fait un choix différent des choix dits traditionnels. 47% en une année, cela  montre bien que ces éléments étaient attendus par les élèves et les familles.

Autre sujet délicat soulevé par les associations de parents d’élèves : l’absence d’enseignement des mathématiques (hors application dans le cadre des sciences) dans le tronc commun. Ne pensez-vous pas que beaucoup moins d’élèves feront des mathématiques en 1ère et en Terminale ?
On a dans cette réforme, un vrai choix qui propose désormais aux élèves plusieurs niveaux de mathématiques en fonction de leurs ambitions. Soit ils souhaitent partir sur une carrière scientifique, dans ce cas, j’opte  pour des mathématiques expertes, soit je veux faire des mathématiques outils et dans ce cas, je vais m’orienter vers d’autres aspects des mathématiques. Je pense que c’est un point qui est important : on n’a pas besoin du même niveau de mathématiques en fonction des cursus qui vont être proposés. Il y a des formations où l’on sait très bien que les mathématiques dont on a besoin sont des « mathématiques outils ». De la même façon, on a aussi besoin de mathématiques plus abstraites parce qu’on a besoin de former des scientifiques. On n’en forme pas assez…

Vous l’ancien professeur de mathématiques, vous pensez que c’est une bonne idée ?
La colonne vertébrale de cette réforme repose avant tout sur un accompagnement à l’orientation, qui est fondamental si on veut travailler sur la justice sociale. Il y a des publics pour lesquels il y a vraiment besoin de faire prendre conscience que pour tel métier, tel type de formation est nécessaire. Mais aussi d’ouvrir le champ des possibles et ne plus penser qu’il n’y a que tels ou tels métiers qui sont possibles. C’est pour ça que l’on travaille à la fois sur les métiers mais aussi sur les formations. Et cela commence dès le collège, depuis la classe de sixième. L’orientation est un élément au service de la réussite des élèves. Je crois que c’est important de permettre à des élèves de se dire, tient, finalement c’est peut-être ça qui va m’intéresser, ce point là, auquel je n’avais pas du tout pensé, c’est peut-être lui qui peut me passionner.

« La réforme doit aider les jeunes à se rendre compte de leurs talents »

 Pour simplifier, quelle est la logique de cette réforme ?
C’est aider les jeunes à se rendre compte de leurs talents, de ce qui pourrait leur permettre d’aller encore plus loin, tout en veillant à leur ouvrir le champ des possibles et non pas simplement de penser que c’est la famille qui a le dernier mot. C’est pour ça qu’on travaille très fortement sur la politique d’orientation. L’idée c’est de ne pas avoir des jeunes qui, au bout de 3 mois passés sur les bancs de l’université, se disent que ce n’est pas ce qu’ils voulaient faire.

Tout le monde semble d’accord sur les problématiques actuelles. Peut-il en être de même pour les solutions ?
C’est bien d’apporter une réponse, qui va évoluer dans le temps, mais c’est bien d’apporter des solutions qui vont répondre  à ces problématiques-là. Dans le cas du bac, la France était presque le seul pays européen qui n’organisait pas de grand oral. Dans le modèle français, l’oral n’est présent qu’au rattrapage. Alors que dans le monde économique, dans notre société, dans la citoyenneté, au niveau des valeurs de la République, l’oral n’est-il pas fondamental ? Ce sont des vrais enjeux et on voit ben qu’il y a des consensus très forts sur ces questions-là.

Le mot de la fin

En conclusion, la priorité pour vous, se situe au niveau du premier degré ?
Oui ! La France fait un effort énorme sur le premier degré afin que l’école soit bien le ciment de notre république. Et ce ciment,  il passe par : lire, écrire, compter et respecter autrui. Ces éléments sont fondamentaux. On essaye de travailler là-dessus. L’objectif est que tous nos jeunes maîtrisent la lecture et bien-sûr les mathématiques, pour qu’il y ait un socle véritable.

« L’objectif est que tous nos jeunes maîtrisent la lecture et bien-sûr les mathématiques, pour qu’il y ait un socle véritable »

Quid du collège et du lycée ?
Non, à ce niveau,  la deuxième priorité est ce qu’on appelle le travail personnel de l’élève, c’est-à-dire, sur comment on aide les élèves à apprendre à apprendre. C’est là, l’une des plus grandes causes d’injustice sociale, entre les familles qui sont capables d’aider leur enfant et celles qui ne peuvent pas les aider. L’école, sur les savoirs fondamentaux, le collège et le lycée, qui amènent cette idée de travail personnel de l’élève, puis la politique d’orientation, ce sont les vecteurs qui vont amener des jeunes à se sentir plus fort pour réussir. Les vraies réformes sont là. Mais comme elles obtiennent une adhésion de tout le monde, personne n’en parle alors que pourtant ce sont des réformes majeures qui vont marquer, je pense, notre système éducatif.